Des mois après une séance de psilocybine, le programme musical continue d'agir : souvenirs qui reviennent, outil d'intégration, nouveau rapport à la musique au quotidien.
Une adolescente atteinte d’anorexie mentale se voit comme un squelette alors que son poids est dangereusement bas. Un patient déprimé décrit sentir son corps peser une tonne, comme figé au sol. Une personne en dépersonnalisation ne reconnaît plus son reflet dans le miroir. Ces trois situations relèvent de catégories diagnostiques distinctes, pourtant elles partagent un même défaut de fabrication : le cerveau construit en permanence une représentation du corps à partir des signaux qu’il reçoit et cette représentation cesse parfois de se mettre à jour. Les substances psychédéliques, en perturbant la manière dont le cerveau hiérarchise ses croyances, pourraient justement rouvrir cette mise à jour. Comment le cerveau fabrique-t-il le sentiment d’habiter un corps ? Et que se passe-t-il quand une expérience psychédélique vient perturber cette construction ?
Le corps que le cerveau construit en permanence
Avant même de percevoir consciemment son corps, le cerveau en élabore une prédiction constante, comparée en permanence aux signaux sensoriels réels qui remontent du corps.
L’intéroception, ce sens interne dont personne ne parle
Vous connaissez les cinq sens qui vous relient au monde extérieur : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Il en existe un sixième, tourné vers l’intérieur cette fois : l’intéroception. C’est la façon dont votre cerveau perçoit en permanence ce qui se passe à l’intérieur de votre corps, votre rythme cardiaque, votre faim, votre température, la tension de vos muscles, souvent sans que vous en ayez conscience. Selon la chercheuse Jasmine Ho et ses collègues de l’université de Zurich (Suisse), ce sens interne repose en grande partie sur l’insula antérieure, une région du cerveau qui fait le lien entre les signaux du corps et les émotions 1. Chez une personne en bonne santé, ce système travaille discrètement, en arrière-plan. Chez une personne dépressive ou anorexique, il se dérègle : les signaux que le corps envoie sont mal compris, ou tout simplement ignorés au profit de croyances déjà bien installées.
Le codage prédictif, ou pourquoi le cerveau anticipe avant de percevoir
Le codage prédictif est le modèle qui permet de comprendre ce mécanisme. L’idée est simple : votre cerveau ne se contente pas d’enregistrer passivement ce que vos sens lui envoient. Il devine, en avance, ce qu’il devrait ressentir, puis compare sa prédiction à ce qui arrive réellement. Quand les deux ne correspondent pas, le cerveau ajuste sa prédiction pour la fois suivante. Ce mécanisme s’applique aussi à votre corps : le cerveau garde en permanence une sorte d’hypothèse sur sa forme et sa taille, une hypothèse qu’il met à jour à chaque nouveau signal 1. Le problème survient quand cette hypothèse devient trop rigide. Une croyance ancienne, “mon corps prend trop de place” par exemple, résiste alors aux informations qui la contredisent, un peu comme une carte routière qu’on refuserait de mettre à jour.

Deux couches de soi, le pré-réflexif et le narratif
Les chercheurs distinguent deux couches dans cette construction du soi. La première, le soi pré-réflexif, correspond au sentiment immédiat d’habiter votre corps, avant même d’y réfléchir ou de le mettre en mots. La seconde, le soi narratif, se construit plus lentement : elle rassemble vos souvenirs, vos croyances et l’histoire que vous vous racontez sur votre propre corps au fil du temps. Cette distinction n’est pas qu’un exercice théorique. La dépression touche surtout le soi pré-réflexif, avec cette sensation de corps lourd et englué. L’anorexie mentale et le trouble dysmorphique corporel touchent plutôt le soi narratif : les croyances sur l’apparence résistent à ce que le miroir montre réellement 1.
Cette distinction entre les deux couches du soi offre un premier repère clinique. Elle invite maintenant à examiner de plus près comment cette mise à jour se grippe concrètement dans les troubles psychiatriques concernés.
Quand la représentation du corps cesse de se mettre à jour
Un même mécanisme peut produire des troubles très différents selon le niveau de la hiérarchie cérébrale où la mise à jour du corps s’arrête.
La dépression et la sensation d’un corps devenu pesant
Chez les personnes dépressives, c’est surtout la couche la plus immédiate du soi, celle qui ne passe pas par les mots (le soi pré-réflexif), qui semble touchée. Les cliniciens parlent d’hyperincarnation (hyperembodiment) : le corps est ressenti comme lourd, comme s’il pesait plus que d’habitude, parfois avec une oppression dans la poitrine. Ce ressenti se voit aussi de l’extérieur : les personnes dépressives ont tendance à marcher plus lentement et à adopter une posture affaissée. Un résultat plus surprenant montre que la relation fonctionne aussi dans l’autre sens, du corps vers l’esprit. Dans une expérience, redresser sa posture pendant un exercice de mémoire suffit à réduire la part de souvenirs négatifs qui remontent, par rapport à une posture affaissée. Ralentir sa marche, à l’inverse, augmente cette part de souvenirs négatifs. Autrement dit, la façon de se tenir et de marcher n’est pas qu’un symptôme de la dépression, elle semble aussi l’entretenir. Cette boucle entre corps et esprit s’accompagne, chez les patients dépressifs, d’une moins bonne perception des signaux internes du corps, ce qui rend plus difficile la correction de croyances corporelles erronées 1.
L’anorexie mentale et l’hypothèse du verrou allocentrique
L’anorexie mentale suit une autre logique, celle du soi narratif. Le chercheur italien Giuseppe Riva, de l’Institut auxologique italien (Italie), a proposé en 2012 une explication : l’hypothèse du verrou allocentrique. Elle part d’un constat simple. Le cerveau dispose de deux manières de voir le corps. La première, la vue égocentrée, est celle que vous avez de vous-même à chaque instant : elle se met à jour en permanence, au fil de ce que vous touchez, voyez et ressentez. La seconde, la vue allocentrée, ressemble davantage à une photographie mentale, une image du corps mémorisée et regardée comme depuis l’extérieur, un peu comme on se reverrait sur un vieux cliché. Chez les personnes atteintes d’anorexie mentale, c’est cette photographie qui semble se figer. Le corps change réellement, parfois de manière dangereuse, mais les nouveaux signaux sensoriels ne parviennent plus à remplacer l’ancienne image. Une partie de l’explication tiendrait aussi à un second problème : ces sensations corporelles seraient elles-mêmes mal reliées à ce qu’elles signifient, agréable ou désagréable, ce qui rendrait la photographie encore plus difficile à mettre à jour 1.
Un point commun entre des diagnostics éloignés
Ces deux troubles semblent à première vue n’avoir rien en commun. Pourtant, un même mécanisme est à l’œuvre. Le cerveau construit ses croyances sur le corps par étages, du plus immédiat au plus abstrait. Au bas de cet édifice se trouvent les croyances les plus simples, celles qui portent sur une sensation du moment : “mon corps est lourd en ce moment”, par exemple. Tout en haut se trouvent des croyances plus abstraites, construites au fil du temps et mêlées à l’identité : “je suis quelqu’un dont le corps prend trop de place”. La dépression touche un étage bas de cet édifice. L’anorexie mentale et le trouble dysmorphique corporel touchent un étage supérieur. Dans les deux cas, c’est la même mécanique qui se grippe : une croyance devient trop rigide pour se laisser corriger par ce que les sens transmettent réellement. Une équipe suisse dirigée par Abigail Calder et Gregor Hasler, du centre universitaire de recherche psychiatrique de l’université de Fribourg (Suisse), retrouve cette même logique dans l’image du corps des troubles alimentaires 2. Le trouble change de nom selon l’étage concerné, mais la mécanique reste la même.

Cette hypothèse resterait théorique si les substances psychédéliques ne montraient pas, de façon documentée, leur capacité à perturber ce type de croyances. C’est ce que l’imagerie cérébrale a commencé à montrer dès le milieu des années 2000.
Ce que les substances psychédéliques modifient dans la perception du corps
Sous l’effet de substances psychédéliques, les frontières du corps semblent se dissoudre, un phénomène que l’imagerie cérébrale a commencé à documenter dès les années 2000.
Désincarnation, frontières poreuses : ce que rapportent les participants
Avant de chercher ce qui se passe dans le cerveau, écoutons d’abord ce que les gens racontent avoir vécu. Sous psychédéliques, beaucoup de personnes décrivent un sentiment étrange : celui de ne plus vraiment habiter leur corps. On appelle cela la désincarnation, l’impression que le corps et l’esprit se détachent l’un de l’autre, comme si vous flottiez légèrement au-dessus de vous-même. D’autres racontent que la limite entre leur corps et ce qui les entoure devient floue, au point de ne plus savoir où s’arrête leur peau et où commence l’air. Le temps, lui aussi, semble se dérégler pendant ces moments 1. Ce ne sont pas de simples anecdotes : ces témoignages ont poussé les chercheurs à regarder de plus près les zones du cerveau qui construisent, normalement, notre sens du corps.
L’insula antérieure, mise en évidence par l’imagerie de l’ayahuasca en 2006
D’où vient cette impression de sortir de son corps ? Une des premières réponses est venue d’une étude espagnole publiée en 2006. L’équipe du chercheur Jordi Riba, de l’hôpital de la Santa Creu i Sant Pau, à Barcelone (Espagne), a fait boire à des volontaires soit de l’ayahuasca, soit un placebo, puis a pris une photo de l’activité de leur cerveau grâce à une technique d’imagerie appelée SPECT. Une zone s’est particulièrement allumée : l’insula antérieure, une région déjà connue pour son rôle dans la conscience de son propre corps et dans le ressenti des émotions. Une autre zone liée aux émotions, le cortex cingulaire antérieur, s’est activée elle aussi. Autrement dit, l’ayahuasca semble agir précisément sur les circuits du cerveau qui nous permettent de sentir notre corps de l’intérieur et de ressentir nos émotions 3. Cette étude, pionnière pour l’époque, a ouvert la voie à des recherches plus larges sur d’autres réseaux cérébraux.
Réseaux somatomoteurs et réseau de saillance sous psychédéliques
Les recherches plus récentes ne s’arrêtent plus à une seule zone du cerveau : elles regardent des réseaux entiers de zones qui communiquent entre elles. Sous LSD, un de ces réseaux se met à communiquer beaucoup plus que d’habitude : le réseau somatomoteur, celui qui gère les sensations du corps et le mouvement. Plus ce réseau s’emballe, plus les personnes rapportent une sensation forte de désincarnation, comme si elles quittaient leur corps 1. Un second réseau joue un rôle tout aussi important, le réseau de saillance. Il s’appuie en grande partie sur l’insula antérieure et sert normalement à faire la navette entre ce qui se passe à l’intérieur de vous et ce qui se passe autour de vous. Sous psychédéliques, ce va-et-vient se dérègle et la frontière entre vous et le monde extérieur devient elle aussi plus floue.

Cette description du cerveau, aussi précise soit-elle, ne dit pas encore comment ces changements pourraient déboucher sur un mieux-être durable. C’est justement ce que propose le modèle en deux temps que les chercheurs du domaine ont développé.
Un mécanisme en deux temps : désintégration puis réadaptation
Les chercheurs distinguent deux temps dans l’action des psychédéliques sur le soi corporel : un relâchement des croyances rigides, puis une phase de reconstruction plus durable.
Le relâchement des croyances corporelles rigides
La première étape de ce mécanisme repose sur un modèle que les chercheurs ont appelé REBUS. Le nom est technique, mais l’idée est simple : les substances psychédéliques desserrent temporairement l’emprise des croyances du cerveau. Concrètement, le LSD, la psilocybine ou la DMT se fixent sur un récepteur cérébral précis, le récepteur 5-HT2A, normalement activé par la sérotonine. Cette action affaiblit le poids que le cerveau accorde à ses croyances les plus hautes, celles tout en haut de l’édifice décrit plus tôt 1. Résultat : les signaux sensoriels bruts, ceux qui montrent l’état réel du corps à cet instant, remontent plus facilement et peuvent enfin se faire entendre. La croyance rigide qui verrouillait l’image du corps perd, pour un temps, un peu de son autorité. Ce relâchement touche en priorité les réseaux qui construisent le sentiment immédiat d’habiter un corps, notamment le réseau somatomoteur et le réseau de saillance déjà évoqués.
La réécriture du soi narratif après l’expérience
Desserrer une croyance ne suffit pas à la remplacer durablement. C’est là qu’intervient la seconde étape : une véritable réécriture du soi narratif, cette partie de vous qui raconte votre histoire et rassemble vos souvenirs. Elle semble portée par une baisse d’activité du réseau du mode par défaut (MPD), le réseau qui construit justement ce récit autobiographique 1. Quand son activité diminue, les nouvelles informations sensorielles, enfin audibles depuis la première étape, peuvent commencer à remplacer l’ancienne image du corps au lieu de simplement la traverser sans laisser de trace. Calder et ses collègues racontent le témoignage d’une patiente anorexique qui, sous ayahuasca, s’est vue passer d’un squelette décharné à une femme dont elle pouvait enfin apprécier les formes, une évolution qui l’a motivée à reprendre du poids 2. Ce témoignage donne un sens concret à ce que veut dire réécrire une croyance corporelle verrouillée depuis des années.

Ce mécanisme en deux temps reste, pour l’instant, une hypothèse théorique construite en recoupant plusieurs types de données, plutôt qu’un protocole validé étape par étape. Il n’en dessine pas moins des pistes concrètes pour la pratique clinique.
Ce que cette hypothèse change pour la pratique thérapeutique
Si l’hypothèse se confirme, la fenêtre de malléabilité corporelle ouverte par les psychédéliques pourrait devenir un temps clinique à part entière, à condition d’être accompagnée avec rigueur.
Les troubles alimentaires comme terrain d’application privilégié
Si un même mécanisme touche la dépression, l’anorexie mentale et le trouble dysmorphique corporel, pourquoi les troubles alimentaires seraient-ils les premiers à bénéficier des essais cliniques à venir ? Calder et Hasler pensent avoir trouvé la réponse : dans la dépression, la croyance figée porte sur une sensation vague, difficile à cerner précisément. Dans les troubles alimentaires, en revanche, elle porte sur quelque chose de très concret, l’apparence du corps. Une cible plus précise est aussi une cible plus facile à travailler en thérapie, une fois la fenêtre de malléabilité ouverte 2. L’enjeu est loin d’être secondaire : l’anorexie mentale est le trouble psychiatrique le plus mortel et il n’existe à ce jour aucun traitement pleinement satisfaisant.
Une fenêtre de malléabilité qui demande un accompagnement corporel
Cette fenêtre de malléabilité, aussi prometteuse soit-elle, ne s’ouvre pas sans conditions. Si le corps redevient un temps plus réceptif à ce qu’il ressent vraiment, alors l’accompagnement thérapeutique aurait tout intérêt à passer aussi par le corps et pas uniquement par la parole : toucher, mouvement, respiration. Ces pistes restent à explorer avec beaucoup de prudence, dans un cadre éthique strict. La fragilité physique propre à l’anorexie mentale impose en plus des précautions supplémentaires. C’est pour cette raison que l’essai pilote mené à l’Imperial College de Londres (Royaume-Uni) par Meg Spriggs a d’abord cherché à vérifier que l’approche était faisable et sans danger, avant même de s’intéresser à son efficacité 4. Ouvrir cette fenêtre chez des patients affaiblis demande donc un encadrement médical plus resserré qu’une thérapie purement verbale.
Ce que les données ne permettent pas encore d’affirmer
Tout ce qui précède doit être lu avec prudence. Le modèle en deux temps décrit précédemment est encore une hypothèse : les chercheurs l’ont construite en assemblant, un peu comme un puzzle, des résultats venus d’études différentes et non en la démontrant de bout en bout dans un seul essai clinique. Personne n’a encore testé directement l’effet des psychédéliques sur la façon dont on perçoit son corps, dans une étude conçue spécifiquement pour cela. Le témoignage rapporté par Calder et ses collègues vient d’un entretien, pas d’un essai avec groupe témoin 2. Les auteurs eux-mêmes le reconnaissent : les données de sécurité restent limitées et davantage de recherches sont nécessaires. L’hypothèse du soi corporel offre une grille de lecture cohérente pour des phénomènes jusque-là dispersés, mais elle attend encore d’être vérifiée avant de devenir un vrai protocole de soin.
Reste maintenant à prendre un peu de recul sur ce que cette exploration du corps nous apprend, au-delà des mécanismes et des essais cliniques à venir.
Le corps comme point d’entrée d’un même mécanisme
La dépression, l’anorexie mentale et le trouble dysmorphique corporel racontent, chacun à sa manière, une même histoire : celle d’un corps que le cerveau cesse de mettre à jour. Ce que les substances psychédéliques semblent perturber n’est pas un symptôme isolé mais le mécanisme par lequel une croyance corporelle se fige et cesse de dialoguer avec le réel. Le relâchement temporaire de cette rigidité, suivi d’une reconstruction plus lente, dessine un chemin thérapeutique qui dépasse une substance ou un diagnostic précis et invite à considérer le corps comme un point d’entrée clinique à part entière, au même titre que le discours ou l’émotion. Reste à transformer cette hypothèse en pratique encadrée, avec la rigueur que ce terrain exige encore.
🧠 Soi corporel : et si le corps était la porte d’entrée ?
Anorexie, dépression, trouble dysmorphique corporel : ces troubles très différents pourraient partager un même mécanisme, une croyance sur le corps devenue trop rigide pour se mettre à jour. Les substances psychédéliques semblent capables de rouvrir temporairement cette mise à jour, ouvrant une piste thérapeutique encore à valider.
💭 Et vous, votre rapport à votre corps a-t-il déjà changé après une expérience particulière ?
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Sources :
- Ho, Jasmine T., et al. (2020). Neuropharmacological modulation of the aberrant bodily self through psychedelics
- Calder, Abigail, et al. (2023). Psychedelics in the treatment of eating disorders: Rationale and potential mechanisms
- Riba, Jordi, et al. (2006). Increased frontal and paralimbic activation following ayahuasca, the pan-Amazonian inebriant
- Spriggs, Meg J., et al. (2021). Study Protocol for “Psilocybin as a Treatment for Anorexia Nervosa: A Pilot Study”
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