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Casque audio et masque oculaire posés sur un lit, entourés de deux fauteuils vides, symbole de la musique de séance après un traitement à la psilocybine.

Le protocole d’une thérapie assistée par les psychédéliques associe presque toujours la prise de la substance à une musique soigneusement composée, pensée pour accompagner chaque phase de l’expérience. Cette musique est généralement envisagée comme un élément du cadre au même titre que la lumière tamisée ou le masque oculaire, utile pendant la séance puis rangée avec elle. Une équipe australienne a interrogé des personnes traitées à la psilocybine pour une dépression ou une anxiété liée à une maladie grave, plusieurs mois après leurs séances. Que reste-t-il d’une musique entendue en état modifié de conscience une fois que la conscience est revenue à son état ordinaire ? Pourquoi certains participants continuent-ils de l’écouter des mois plus tard ?

Un essai australien a interrogé les participants sur la musique

Trente et un participants d’un essai contrôlé randomisé ont été interrogés après leurs séances de psilocybine sur leur expérience du programme musical qui les a accompagnés.

Le dispositif de l’essai et le programme utilisé

L’essai contrôlé randomisé à l’origine de cette analyse a été mené par une équipe du St Vincent’s Hospital de Melbourne. Il a porté sur des personnes suivies pour une dépression ou une anxiété associée à une maladie mettant la vie en danger, pour la plupart un cancer. Trente-cinq participants ont été répartis entre un groupe recevant la psilocybine dès la première prise et un groupe recevant d’abord un placebo à base de niacine (vitamine B3, choisie comme placébo actif pour ses effets physiologiques perceptibles) 1. Le protocole prévoyait 11 séances, dont 2 prises de 25 milligrammes de psilocybine, précédées et suivies de séances de préparation et d’intégration. Sous l’effet de la psilocybine, la musique était diffusée par un casque à réduction de bruit, les participants allongés et les yeux couverts. Les thérapeutes gardaient la possibilité de modifier la musique en cours de séance et d’y ajouter, à la fin, un morceau identifié comme significatif pour le participant 2.

Trente et un de ces participants ont donné au moins un entretien semi-structuré, pour un total de 57 entretiens répartis entre les 2 temps de prise. Ces entretiens ont été analysés par une musicothérapeute de l’équipe de recherche, dont le regard s’est porté spécifiquement sur tout ce qui touchait à la musique. Un psychiatre associé au projet a examiné les mêmes données et publié une analyse distincte 2. Son analyse soutient que la musique cesse d’être perçue comme un simple enregistrement. Elle se transforme en une série d’expériences intérieures, multisensorielles, que le participant reconnaît aussitôt comme les siennes 3. Cette double lecture n’est pas ici l’objet principal, mais elle explique pourquoi l’article insiste sur ce qui s’est passé une fois la musique arrêtée plutôt que sur son rôle pendant la prise elle-même 2.

Ce que la musique a produit pendant la prise

Pendant la prise, la musique a été décrite par la quasi-totalité des participants comme un catalyseur qui approfondit la connexion à des dimensions sensorielles, corporelles et mentales entremêlées. Elle a pu guider, transporter ou au contraire imposer une direction que le participant n’avait pas choisie 2. Cette influence pendant la séance ne suffit cependant pas à expliquer ce que plusieurs participants ont décrit ensuite, des mois après la fin de l’essai.

Les sensations de la séance reviennent des mois plus tard

Réécouter le programme longtemps après la séance ravive des sensations vécues pendant la prise, y compris des souvenirs que le participant croyait avoir oubliés.

Des souvenirs qui remontent à la réécoute

Plusieurs participants qui ont réécouté le programme après leur seconde séance ont retrouvé des souvenirs associés à la journée de la prise, y compris des passages qu’ils pensaient avoir oubliés. Ce phénomène s’est le plus souvent révélé agréable. Le lien ne se limitait pas au programme lui-même. Une musique entendue à la télévision ou diffusée dans un centre commercial a suffi, chez 2 participants, à raviver le souvenir de leur séance. Ils ont décrit cette expérience en des termes positifs. Le seul fait d’évoquer verbalement la musique, sans même l’entendre, pouvait déclencher des souvenirs incarnés de la séance 2.

Quand le rappel n’est pas souhaité

Ce retour de sensations n’a cependant pas toujours été bienvenu. Un participant a décrit une brève réaction de lutte ou de fuite en réécoutant le programme, alors même que l’expérience restait globalement positive pour lui. Un autre continuait, des mois après sa séance, à entendre malgré lui dans sa tête une musique qu’il avait vécue comme profondément perturbante pendant la prise. À l’inverse, une troisième personne a précisé que la réécoute du programme n’a jamais réactivé le sentiment d’effondrement psychique traversé au plus fort de sa seconde séance 2. Ce retour des sensations, qu’il soit bienvenu ou non, n’est pas resté sans usage: plusieurs participants ont appris à s’en servir délibérément.

Le programme musical devient un outil de travail personnel

Certains participants ont utilisé le programme volontairement après la séance, pour retrouver un état intérieur ou pour continuer, avec leur thérapeute, à comprendre ce qui s’était joué.

Pour plusieurs participants, le programme est devenu une ressource mobilisée volontairement après la séance, pour retrouver un état de détente, se remémorer une prise de conscience survenue pendant la séance ou poursuivre le travail d’intégration. L’un d’eux méditait jusqu’à 2 heures par jour avec le programme, dans l’espoir de retrouver certains états traversés pendant sa séance, en particulier un endroit intérieur sombre auquel il avait été confronté 2.

Le programme a aussi servi de matière de travail en séance d’intégration avec les thérapeutes de l’essai. Un participant, pour qui une partie du programme avait été vécue comme extrêmement perturbante pendant la prise, a pu comprendre avec son thérapeute que cette musique touchait une peur ancienne de dislocation et de fragmentation, présente bien avant la thérapie 2. La musique devient alors, après coup, un point d’appui pour nommer ce qui s’est joué pendant la séance. Ce n’est pas la seule transformation durable observée après la thérapie: le rapport ordinaire à la musique, en dehors de tout programme, s’en est aussi trouvé changé chez plusieurs participants.

Le rapport ordinaire à la musique se modifie

Au-delà du programme de la séance, plusieurs participants ont changé leur manière d’écouter la musique au quotidien, certains renouant avec une pratique musicale abandonnée.

Plusieurs participants ont rapporté un changement plus général dans leur rapport à la musique depuis leur participation à l’essai, indépendamment du programme utilisé pendant les séances. Certains ont décrit une écoute plus attentive au quotidien, d’autres ont rejoint une chorale 2.

Une participante illustre particulièrement ce changement. Sa thérapie l’a fait passer d’une absence de désir de vivre à un travail de deuil pour son mari décédé, puis à un sentiment renouvelé de raison de vivre. Une musique personnelle, écoutée en dehors du programme de l’essai, a joué un rôle dans ce cheminement, en faisant resurgir après sa première séance une image intense de retrouvailles avec son mari. Elle a par ailleurs repris le piano au quotidien après 6 à 8 ans sans en jouer et appris un morceau tiré du programme de la séance 2.

Ces changements, qu’ils touchent la pratique musicale personnelle ou l’usage du programme de la séance, posent une question directe aux équipes qui accompagnent ces thérapies: comment préparer les participants à ce qui peut survenir après la séance et pas seulement pendant.

Ce que cela demande aux équipes qui accompagnent

Ces observations invitent les équipes cliniques à informer les participants en amont et à revoir la place de la musique dans la formation des thérapeutes.

Les auteurs de l’étude en tirent une recommandation concrète: informer les participants, avant la thérapie, que des sensations de la journée de la prise peuvent être réactivées par une musique rencontrée par hasard dans leur vie quotidienne. Cette information anticipée permettrait de mieux distinguer un rappel attendu d’un signe d’alarme 2.

En amont de la séance, les thérapeutes construisent avec chaque participant une compréhension de son histoire personnelle avec la musique et le son, qui oriente ensuite les choix faits pendant la prise. Cette préparation ne s’arrête pas au jour de la prise: elle prépare aussi le terrain pour ce qui peut survenir plus tard, à la réécoute du programme. Les auteurs recommandent par exemple d’éviter les bruits d’eau qui coule dans le programme lorsqu’un participant souffre de troubles urinaires 2.

Une clinicienne interrogée dans le cadre d’un projet de fin d’études en musicothérapie mené à l’université Drexel, aux États-Unis, partage systématiquement le programme musical de la séance avec ses patients. Ils peuvent ainsi le réécouter seuls par la suite. Elle les invite cependant à le traiter comme un objet à part, réservé au retour sur l’expérience, plutôt que comme une musique à écouter au hasard d’un trajet en voiture. Pour elle, ce programme sert de passerelle entre l’expérience psychédélique et la vie quotidienne, un contenant pour les souvenirs et les prises de conscience issus d’une expérience souvent intense 4.

Les auteurs recommandent par ailleurs que les psychothérapeutes qui accompagnent ces séances reçoivent une formation spécifique à l’écoute et à l’usage clinique de la musique. Les musicothérapeutes sont, selon eux, les mieux placés pour dispenser cette formation. Leur rôle de cofacilitateurs devrait se développer à mesure que l’usage encadré des psychédéliques s’élargit 2.

L’étude comporte cependant une limite que les auteurs reconnaissent eux-mêmes: les antécédents musicaux des participants n’ont pas été recueillis de façon systématique. Cela empêche de savoir dans quelle mesure ils expliquent la diversité des réactions observées 2. Cette question reste ouverte pour de futures recherches. Elle rappelle que ce que la musique laisse derrière elle mérite une attention comparable à celle portée à ce qu’elle produit pendant la séance.

Une trace sonore qui continue de travailler

Le programme d’une séance ne s’éteint pas avec elle. Il continue d’agir des mois plus tard, tantôt comme un chemin de retour vers un état recherché, tantôt comme un rappel qui s’impose sans y avoir été invité. Cette double capacité, à apaiser et à raviver, change la façon de penser l’accompagnement d’un traitement par les psychédéliques. La musique n’est plus seulement un outil de la journée de prise: elle devient une part du travail thérapeutique qui se poursuit après. Informer les participants de cette possibilité, former les équipes à l’écouter avec attention et laisser à chacun la liberté d’en faire ce qu’il veut: ce sont les prochaines étapes d’un accompagnement qui prend la musique au sérieux jusqu’au bout.


🎧 Musique et thérapie psychédélique : ce qui continue après la séance

Le programme musical d’une séance n’est pas qu’un décor sonore le temps d’une journée. Il peut revenir des mois plus tard, parfois comme une ressource, parfois comme un rappel qu’on n’a pas choisi. De quoi repenser sa place dans l’accompagnement, de la préparation jusqu’à l’intégration.

💭 Avez-vous déjà remarqué qu’une musique du quotidien ravivait un souvenir précis, parfois inattendu ?

💬 Partagez vos impressions en commentaire ! Vos témoignages et doutes sont précieux. 👇


Sources :

  1. Aday, Jacob S. et al. (2025). Addressing blinding in classic psychedelic studies with innovative active placebos
  2. O’Callaghan, Clare et al. (2026). Participants’ Music Experiences Associated With Psychedelic-Assisted Psychotherapy for Life-Threatening Illness: Interpretivist Research
  3. Dwyer, Justin et al. (2025). Music as a collaborating actor: new insights into the nature and role of music in psychedelic-assisted psychotherapy
  4. Kahn, Alexander J. (2021). Music’s Essential Role During Psychedelic Therapy: Implications for Music Therapy

La rédaction de Therapsychedelic

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