EPISODE, le plus grand essai sur la psilocybine en dépression résistante, ne confirme pas son hypothèse principale mais révèle des résultats secondaires prometteurs et des signaux de sécurité à surveiller.
Avant une séance de thérapies assistées par les psychédéliques, la préparation vise généralement à informer le patient sur les effets attendus et à construire une relation de confiance avec l’équipe soignante. Cette approche laisse cependant de côté une autre dimension: la relation que le patient entretient avec lui-même lorsqu’une émotion, un souvenir ou une peur difficile émerge pendant l’expérience. Une étude naturaliste récente a testé une piste différente en associant une courte séance d’imagerie compassionnelle à la prise de psilocybine. Et si la capacité à rester bienveillant envers soi-même comptait autant que l’environnement ou l’accompagnement thérapeutique? Comment cultiver cette qualité avant même le début de la séance?
Une préparation psychologique loin d’être accessoire
Dans la majorité des protocoles de recherche sur les psychédéliques, la préparation existe mais elle vise presque exclusivement à construire la confiance envers l’équipe soignante.
Les thérapies assistées par les psychédéliques donnent des résultats encourageants. Les patients répondent au traitement dans 57% à 88% des cas selon les études. Certains entrent même en rémission. Ces chiffres proviennent d’une revue de 55 études cliniques, menée par Mauro Cavarra et son équipe de l’université de Messine (Italie). Presque tous ces protocoles prévoient une phase de préparation avant chaque séance, d’une durée de 2 à 10 heures 1.
Mais cette préparation vise un seul objectif la plupart du temps: rassurer le patient sur l’équipe qui l’accompagne. On lui explique le déroulement de la séance. On répond à ses questions. On construit ainsi une alliance thérapeutique solide 1. Cet objectif domine tellement les protocoles qu’un autre aspect reste dans l’ombre: la relation du patient avec lui-même. Que se passe-t-il quand la difficulté ne vient pas de la confiance envers l’équipe, mais de la confiance envers soi?
L’autocritique, un frein silencieux à l’expérience psychédélique
La honte et l’autocritique empêchent parfois de générer une voix intérieure bienveillante, même lorsque la thérapie propose des exercices cognitifs et comportementaux efficaces par ailleurs.
Le psychologue britannique Paul Gilbert a remarqué un problème chez certains patients déprimés. Ils suivaient bien les exercices classiques de la thérapie, mais un point résistait: impossible pour eux de se parler avec bienveillance. La honte et l’autocritique prenaient toute la place 2. Gilbert a donc développé une nouvelle approche, la thérapie centrée sur la compassion, fondée sur la biologie de l’évolution.
Les trois systèmes émotionnels selon Paul Gilbert
Gilbert distingue trois systèmes qui régulent nos émotions. Le premier, le système de menace, nous protège du danger: c’est lui qui accélère le cœur face à un imprévu ou qui déclenche la colère en cas d’injustice. Le deuxième, le système de quête de ressources, nous pousse à agir et à réussir: il donne l’énergie de terminer un projet, mais peut aussi générer honte et autocritique en cas d’échec. Le troisième, le système d’apaisement et d’affiliation, procure une sensation différente: celle de se sentir en sécurité, posé et entouré, comme après un moment de réconfort auprès d’un proche 2. La thérapie centrée sur la compassion cherche justement à réveiller ce troisième système chez les personnes trop autocritiques.
Wendy Pots (chercheuse chez Arjuna Labs, États-Unis) et Farid Chakhssi (psychologue au Bureau Apeneus, Pays-Bas) ont proposé cette hypothèse en 2022. Selon eux, ce modèle convient bien au traitement à la psilocybine chez les patients dépressifs. Leur raisonnement: la substance elle-même favorise la connexion et l’acceptation, un terrain déjà propice à l’apaisement 2. Leur proposition restait toutefois théorique, jusqu’à ce qu’une équipe de recherche décide de la tester sur le terrain.
Une étude teste l’imagerie compassionnelle avant la psilocybine
Une étude naturaliste menée auprès de 105 participants associe une brève imagerie compassionnelle à la prise de psilocybine, pour en observer les effets sur la qualité de l’expérience vécue.
Carla Pallavicini et son équipe de l’université de Buenos Aires (Argentine) ont voulu vérifier cette idée sur le terrain en suivant 105 participants. Avant de prendre de la psilocybine, chaque participant vivait une courte séance de vingt minutes. La moitié des participants pratiquait l’imagerie compassionnelle, un exercice guidé où l’on visualise et cultive des sentiments de chaleur et de bienveillance envers soi-même. L’autre moitié pratiquait un simple exercice d’attention à la respiration, utilisé ici comme point de comparaison. Venait ensuite la prise de champignons séchés, en groupe, à haute dose (3g) ou à basse dose (1g) 3.
Une hausse durable de l’absorption
Le résultat principal concerne ce qu’on appelle l’absorption: la capacité à se laisser complètement happer par une expérience, comme lorsqu’on oublie le temps qui passe devant un film prenant ou une musique qui nous transporte. Dans la recherche sur les psychédéliques, cette capacité joue un rôle de porte d’entrée: plus une personne parvient à s’y abandonner pendant la séance, plus l’expérience a de chances d’être riche et bénéfique sur le plan thérapeutique 3. Les chercheurs l’ont mesurée avec un questionnaire validé, l’échelle de Tellegen.
Dans le groupe haute dose plus imagerie compassionnelle, cette capacité augmentait nettement pendant la séance. Fait plus notable encore: elle restait élevée plusieurs mois après, bien au-delà du jour de la prise 3. Le groupe à basse dose montrait la même tendance, mais de façon plus discrète et non significative. Cette persistance suggère que la préparation ne colore pas seulement le moment de l’expérience: elle pourrait laisser une trace durable dans la façon dont la personne s’ouvre à ses propres expériences par la suite.
Décentrage et auto-compassion, des résultats à confirmer
Deux autres capacités progressaient aussi chez plusieurs participants au fil du temps: le décentrage, soit la capacité à observer ses pensées sans se laisser emporter par elles, ainsi que l’auto-compassion. Ici, la prudence s’impose: la différence entre les groupes n’était pas assez marquée pour parler de résultat solide. L’étude n’avait pas non plus été préenregistrée, un facteur qui augmente le risque de conclusions trop optimistes 3. Un changement encourageant a aussi été observé dans l’activité cérébrale du groupe haute dose, mais lui aussi reste à confirmer 3. Ces résultats prometteurs ne veulent donc pas dire que l’imagerie compassionnelle convient à tout le monde de la même façon.
La compassion ne convient pas à tous les profils
Chez certaines personnes, tenter de générer de la compassion envers soi-même peut déclencher l’effet inverse de celui recherché.
L’imagerie compassionnelle ne produit pas le même effet chez tout le monde. Certaines personnes ont du mal à développer de la compassion envers elles-mêmes, en particulier celles qui ont un style d’attachement insécure ou une forte tendance à l’autocritique. Chez elles, l’exercice peut provoquer l’inverse de l’effet recherché: un inconfort, voire une détresse. Une explication possible: la compassion active le système d’apaisement décrit plus haut, un système parfois lié à des souvenirs traumatiques 2.
Une étude menée par Rockliff et ses collègues illustre bien ce phénomène 2. Les chercheurs y comparaient les effets de l’imagerie compassionnelle sous ocytocine, une hormone associée au lien social, à ceux d’un placebo. Chez les participants les plus autocritiques, les moins rassurés et les plus insécures dans leurs relations, l’ocytocine rendait l’exercice nettement moins positif que le placebo. Les auteurs de l’article avancent une hypothèse prudente: chez ce même profil de personnes, la psilocybine pourrait elle aussi raviver une tristesse profonde plutôt que l’apaiser, en stimulant un sentiment d’interconnexion inhabituel. Ce constat ne remet pas en cause l’intérêt de l’auto-compassion comme préparation. Il invite plutôt à individualiser chaque accompagnement qu’à appliquer un protocole unique à tout le monde.
Une préparation complète articule compassion, alliance, environnement et intégration
La compassion envers soi-même n’agit pas seule: elle prend tout son sens lorsqu’elle s’articule avec la confiance envers l’équipe et un environnement sécurisant.
Quatre ingrédients semblent donc compter dans la préparation à une expérience psychédélique. Le premier est l’alliance thérapeutique: la confiance envers l’équipe qui accompagne la séance. C’est cet ingrédient que Cavarra et son équipe retrouvent dans la quasi-totalité des protocoles qu’ils ont passés en revue 1. Le deuxième est la relation du patient avec lui-même, cette capacité à rester bienveillant face à ce qui peut surgir pendant l’expérience: un aspect que leur revue, on l’a vu, laisse largement de côté. Le troisième est l’environnement physique de la séance: une pièce confortable, une ambiance sécurisante, une musique adaptée. Ces éléments apparaissent eux aussi dans plusieurs des modèles que Cavarra et son équipe décrivent 1.
Le quatrième est l’intégration: les séances qui suivent la prise, pendant lesquelles le patient revient sur ce qu’il a vécu avec un thérapeute pour lui donner du sens. Cavarra et son équipe la retrouvent elle aussi dans la plupart des protocoles étudiés 1. Les résultats de Pallavicini et son équipe s’inscrivent dans cette logique d’ensemble. L’imagerie compassionnelle n’a pas remplacé l’alliance ou l’environnement de la séance: elle s’y est ajoutée 3. C’est cette addition, plus que la compassion prise isolément, qui semble avoir renforcé l’absorption des participants. La question n’est donc plus de savoir si la compassion suffit, mais comment l’intégrer aux autres piliers déjà connus de la préparation.
Cultiver la sécurité intérieure avant l’expérience
La préparation à une expérience psychédélique ne se limite pas à une présentation des effets attendus ou à une prise de contact avec l’équipe soignante. Elle peut aussi devenir un espace pour apprendre à se parler avec bienveillance, avant même que l’expérience ne commence. Cette dimension reste discrète dans la recherche actuelle, mais les premiers résultats suggèrent qu’elle mérite une attention comparable à celle accordée à l’alliance thérapeutique ou à l’environnement de la séance.
Cette piste ne remplace aucun des piliers déjà connus. Elle vient plutôt s’y ajouter, à condition d’être adaptée à chaque personne: ce qui apaise l’un peut raviver une détresse chez l’autre. C’est précisément cette prudence, plus que l’enthousiasme, qui devrait guider la manière dont la compassion s’intègre aux protocoles de demain.
🌱 Auto-compassion : la préparation qu’on oublie avant l’expérience
Avant une expérience psychédélique, la préparation se concentre souvent sur la confiance envers l’équipe soignante et sur l’environnement de la séance. La relation que l’on entretient avec soi-même reste, elle, rarement abordée, alors qu’elle pourrait jouer un rôle tout aussi déterminant face aux émotions difficiles qui peuvent surgir.
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Sources :
- Cavarra, Mauro, et al. (2022). Psychedelic-Assisted Psychotherapy – A Systematic Review of Associated Psychological Interventions
- Pots, Wendy, et Chakhssi, Farid. (2022). Psilocybin-Assisted Compassion Focused Therapy for Depression
- Pallavicini, Carla, et al. (2026). Longitudinal Neural and Psychological Changes Following Psilocybin Under Compassion Imagery Priming
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