Une étude de 2026 révèle comment le désespoir thérapeutique pousse les patients vers l'auto-traitement aux psychédéliques sur Reddit. Analyse des motivations, des risques de l'expertise profane et du concept d'impuissance apprise face à la dépression résistante.
Une même molécule peut, selon le récit dans lequel elle s’inscrit, produire un remède ou une arme, un outil de guérison ou un simulateur de folie. Ce n’est pas une figure de style : dès les années 1950, des laboratoires étudiaient déjà les mêmes substances aux mêmes doses, avant d’en tirer des conclusions radicalement opposées, au point de ne plus s’entendre sur ce qu’ils observaient. La littérature scientifique nomme ce phénomène le set and setting. Sa version la plus large ne se limite cependant pas à la pièce où se déroule une séance. Elle commence dans le récit collectif que la culture ambiante et les médias construisent autour de ces substances, avant même qu’une personne n’y soit exposée. Ce récit façonne-t-il réellement l’expérience individuelle ? Et que change-t-il concrètement aux résultats d’un traitement à la psilocybine ou à la MDMA ?
Le contexte ne se limite pas à la pièce où l’on prend la dose
Le principe du set and setting explique depuis longtemps pourquoi une même substance produit des expériences opposées, mais sa version la plus large, collective, reste largement méconnue.
Concrètement, le set and setting (l’état d’esprit et l’environnement) désigne l’idée que l’effet d’une substance comme le LSD ou la psilocybine ne dépend pas uniquement de sa pharmacologie. Il dépend tout autant de facteurs psychologiques comme l’humeur, les attentes ou les intentions de la personne qui la prend. Il dépend enfin de facteurs environnementaux qui entourent la séance : le lieu, les personnes présentes, la musique. Robin Carhart-Harris et son équipe, de l’Imperial College de Londres, avancent une explication pharmacologique à cette sensibilité au contexte 1. Selon cette hypothèse, les psychédéliques classiques agissent sur des récepteurs cérébraux précis (de type sérotoninergique 5-HT2A) et augmentent la plasticité cérébrale. Ce mécanisme pourrait expliquer pourquoi le cerveau devient temporairement plus perméable aux signaux extérieurs, qu’ils viennent de la pièce ou de l’esprit de la personne 1. Cette sensibilité au contexte peut toutefois jouer dans les deux sens. Dans les cas où le set and setting a été délibérément négligé ou manipulé de façon négative, notamment lors d’expérimentations militaires menées dans les années 1950 et 1960, les effets rapportés étaient nettement plus délétères. Ils contrastaient avec ceux observés dans les cadres thérapeutiques soignés de la même époque 1.
La même équipe distingue aussi deux échelles de contexte : d’un côté, le contexte individuel, celui d’une séance précise, avec son décor et son thérapeute ; de l’autre, un contexte collectif plus large, celui de l’opinion publique, de la couverture médiatique et des attentes culturelles qui circulent avant même qu’une personne n’envisage une séance. Pour expliquer comment ce contexte collectif se construit et se transmet, les auteurs proposent un modèle en boucle 1. Selon ce modèle, l’expérience vécue et ses effets à long terme nourrissent les récits médiatiques. Ces récits influencent l’opinion publique, qui façonne à son tour les attentes des futurs usagers. Ces attentes influencent enfin leur propre expérience : la boucle recommence. Un exemple simple illustre cette mécanique : un article qui présente la psilocybine comme un remède rapide et sans risque pousse des lecteurs à aborder une thérapie à venir avec des attentes très optimistes. Si l’expérience ne les comble pas, cette déception peut nourrir un article plus critique, qui refroidira à son tour les attentes du lecteur suivant.
Cette boucle n’est pas une hypothèse abstraite : entre 1950 et 1970, la recherche américaine sur les psychédéliques s’est structurée en au moins sept courants distincts, chacun porteur de son propre récit sur ce que ces substances étaient censées produire 2. Cette diversité de récits explique en grande partie pourquoi des chercheurs qui étudiaient les mêmes molécules, à la même époque, en tiraient des conclusions si difficiles à concilier.
Sept laboratoires, sept psychédéliques différents
Des chercheurs qui étudiaient tous le LSD ne parvenaient plus à s’entendre sur ce qu’ils observaient, un désaccord qu’expliquent sept écoles de recherche distinctes.
En avril 1959, la conférence Macy consacrée à l’usage thérapeutique du LSD réunit à New York plusieurs dizaines de chercheurs qui étudient, en théorie, la même substance. La confrontation tourne court : des groupes de recherche mettent publiquement en doute la bonne foi d’autres groupes dont les résultats contredisent les leurs. La psychologue Betty Eisner, présente ce jour-là, résumera plus tard la scène : il existait, selon elle, presque autant de définitions de la thérapie et du LSD lui-même que de participants dans la salle 2. Plus qu’un simple désaccord scientifique, cette anecdote illustre précisément ce que le chercheur Ido Hartogsohn appelle les modalités psychédéliques : des microclimats scientifiques, chacun avec ses propres méthodes, ses propres attentes et, au final, ses propres résultats 2. Deux de ces sept écoles suffisent à mesurer l’ampleur de l’écart.
Le laboratoire qui rend fou
Dans les premiers laboratoires américains des années 1950, le LSD est étudié comme un agent capable de simuler la psychose. Dans la pratique, les participants sont prévenus dès le départ que la substance va temporairement les rendre fous 2. Les conditions de l’expérience confirment cette attente avant même que la molécule n’agisse. Les volontaires sont installés dans des environnements cliniques et froids, sans intimité, entourés de personnel inconnu qui les soumet à des batteries de tests de façon impersonnelle 2. Les rares moments d’euphorie sont eux-mêmes rejetés par les chercheurs, qui les interprètent comme des signes de désorganisation mentale plutôt que comme des expériences positives 2. Le résultat ne se fait pas attendre : les participants manifestent de l’hostilité, de l’insécurité, de la méfiance, une tension et une appréhension que les chercheurs interprètent alors comme la preuve que leur hypothèse de départ était la bonne 2. L’expérience confirme l’attente qui l’a façonnée.
Le laboratoire qui guérit
À la même époque, dans d’autres laboratoires, la même molécule est étudiée comme un outil de soin. Les chercheurs y consacrent un soin particulier à la sélection et à la préparation des participants avant la séance 2. Concrètement, les pièces sont aménagées avec des coussins confortables, des fleurs, des miroirs, des livres d’art et des photographies de proches, pensés pour susciter des émotions et favoriser l’introspection 2. Cette approche repose aussi sur une relation de confiance entre le thérapeute et le participant, plutôt que sur une observation clinique. Après la séance, les participants sont encouragés à interpréter ce qu’ils ont vécu de façon positive et porteuse de sens 2. Cette branche thérapeutique de la recherche obtient des résultats prometteurs dans le traitement de troubles allant de la névrose à l’addiction 2.
Ces deux laboratoires n’étudiaient pourtant pas deux substances différentes ; reste à comprendre comment un même récit de départ, qu’il soit menaçant ou bienveillant, parvient à se traduire aussi fidèlement dans l’expérience vécue par les participants.
Comment un récit devient un effet vécu
La médecine classique isole l’effet d’un médicament du contexte dans lequel il est administré, mais la recherche sur les psychédéliques montre que cette séparation ne tient pas.
La médecine classique repose sur un principe simple. L’effet d’un médicament serait isolable, comme si l’on pouvait soustraire ce qui relève du contexte, de la relation avec le soignant ou des attentes du patient, pour ne garder que l’effet pur de la molécule. La chercheuse Chloé Pronovost-Morgan et ses collègues, d’Imperial College de Londres, décrivent ce principe sous le nom de modèle additif 3. Ce postulat a pourtant été contesté presque dès sa formulation. Le même principe additif s’applique en théorie à toute substance qui agit sur le corps ou l’esprit, pas seulement aux médicaments : des chercheurs l’ont donc testé sur des substances psychoactives courantes et faciles à manipuler en laboratoire, comme la caféine ou l’alcool. En faisant varier séparément ce qui est réellement administré et ce qu’on annonce aux participants, ces essais révèlent des effets d’interaction entre le produit et l’attente, même pour ces substances familières 3. Autrement dit, on ne peut pas simplement additionner l’effet du produit et celui de l’attente : ensemble, ils produisent un résultat que ni l’un ni l’autre n’explique seul.
Dans la recherche sur les psychédéliques, Pronovost-Morgan et ses collègues proposent un modèle différent, qu’ils appellent le modèle interactif 3. Le produit et le contexte n’y sont plus traités comme deux quantités séparables. La substance influence l’effet du set and setting, qui influence à son tour l’effet de la substance 3. Soigner ce contexte augmente les chances d’un bénéfice ; le négliger augmente le risque de préjudice 3. Ce cadre récent permet de comprendre pourquoi les deux laboratoires évoqués plus haut n’ont jamais vraiment étudié la même chose, alors même qu’ils utilisaient la même molécule. Le récit qui entourait chaque séance ne s’ajoutait pas à l’effet du LSD : il en faisait partie intégrante.
Reste à savoir quels récits collectifs façonnent encore aujourd’hui la pratique clinique, parfois à l’insu même des thérapeutes qui les reproduisent.
Le savant fou qui n’a jamais vraiment disparu
La figure du savant fou continue de hanter l’imaginaire collectif autour des psychédéliques, mais son histoire réelle est plus trouble que celle des seuls scientifiques militaires.
L’historien des sciences Andrew Jones, de l’Université de Toronto, retrace l’origine de la figure du savant fou associée aux psychédéliques 4. Elle remonte à la fin des années 1970, quand le journaliste John Marks révèle l’existence d’un réseau de chercheurs financés par la CIA qui exploraient le LSD comme arme et comme sérum de vérité 4. D’autres histoires d’expérimentations menées sur des populations vulnérables font ensuite régulièrement les gros titres, au fil des décennies suivantes 4. À la fin du XXe siècle, les psychédéliques ne sont plus seulement associés à l’abus de drogue : ils le sont aussi à l’abus des sujets de recherche eux-mêmes 4. C’est cette bascule qui installe durablement la figure du savant fou dans l’imaginaire collectif 4. Selon Jones, elle continue aujourd’hui encore d’occuper une place dans ce contexte collectif 4.
Jones montre pourtant que cette distinction entre pionniers responsables et savants fous ne résiste pas toujours à l’examen historique 4. Dans les années 1950, les psychologues Duncan Blewett et Nicholas Chwelos, dans la province canadienne de la Saskatchewan, développent la méthode la plus soignée de leur époque : préparation minutieuse des participants, relation de confiance avec le thérapeute, pièces aménagées avec musique et fleurs 4. C’est ce même protocole qui obtient des résultats prometteurs dans le traitement de l’alcoolisme. Au début des années 1960, ils l’appliquent pourtant à de jeunes détenus récidivistes de la prison de Regina. Les résultats s’inversent 4. Les participants se montrent confus, tendus et méfiants ; plusieurs d’entre eux luttent activement contre les effets de la substance 4. Blewett lui-même attribue cet échec non à la méthode, mais au contexte carcéral : les détenus retournaient, une fois la séance terminée, vers un environnement aux valeurs diamétralement opposées à celles explorées sous LSD 4.
Le cas de la prison pour femmes de Kingston, en Ontario, va plus loin 4. En 1961, le psychologue Mark Eveson y engage la thérapeute Florence Nichols, formée en Angleterre par des pionniers reconnus de l’usage thérapeutique du LSD, pour superviser des séances auprès de 23 détenues 4. Trois décennies plus tard, l’une d’entre elles, Dorothy Proctor, révèle qu’elle avait reçu du LSD sans son consentement, alors qu’elle se trouvait en isolement 4. L’expertise et l’intention de soigner ne suffisent visiblement pas à garantir un résultat conforme à celui recherché.
Jones note que rien ne garantit que ce schéma ne se reproduise pas. L’enthousiasme actuel pour le potentiel thérapeutique des psychédéliques, la liste croissante d’indications envisagées et la pression commerciale qui accompagne leur médicalisation pourraient recréer les conditions d’un usage sur des populations vulnérables 4. Reste à savoir ce que révèlent les chercheurs qui étudient aujourd’hui ce même enthousiasme dans les médias.
Ce que mesurent aujourd’hui les chercheurs
Le récit médiatique sur les psychédéliques n’est plus une intuition : des chercheurs le mesurent désormais avec précision, année après année, article après article.
Une équipe a récemment mesuré ce basculement à grande échelle. En analysant plus de 3300 articles de presse publiés entre 2000 et 2025 à l’aide d’une intelligence artificielle, elle montre que la part des articles centrés sur le potentiel thérapeutique des psychédéliques est passée de 13% dans les années 2000 à plus de 85% depuis 2020 5. Le ton de cette couverture reste majoritairement positif sur l’ensemble de la période. Il atteint son sommet en 2020, puis se dégrade nettement : la part des articles neutres ou négatifs passe de 3,6% cette année-là à 20,9% en 2024 5. Ce recul coïncide avec le rejet, la même année, d’une demande d’autorisation pour un traitement à la MDMA contre le stress post-traumatique aux États-Unis 5. Les auteurs y voient un signe cohérent avec l’hypothèse d’un retour de bâton après des années de couverture jugée trop optimiste 5.
Un autre exemple, plus local, confirme la rapidité de cette évolution. Dans un grand quotidien américain, la manière de parler des hallucinogènes change de nature en moins d’une décennie. En 2013, l’angle dominant est judiciaire et le ton y est très négatif. En 2021, l’angle dominant est devenu médical et le ton y est nettement positif 6. Ce n’est donc pas seulement le ton qui s’est amélioré : c’est le sujet même que ce journal associe aux hallucinogènes qui a changé.
Une troisième étude affine encore le tableau, cette fois en se concentrant spécifiquement sur la psilocybine et la dépression 7. Sur 125 articles anglophones publiés entre 2000 et 2024, le ton reste très positif et stable dans le temps. Mais la rigueur de cette couverture laisse à désirer : les risques ne sont abordés que dans 47% des articles, l’absence de données à long terme dans 46% et le vécu réel d’un patient dans seulement un article sur quatre 7. Neuf articles sur dix citent par ailleurs un chercheur, ce qui donne à cette couverture une apparence de rigueur scientifique. Le récit collectif qui entoure aujourd’hui la psilocybine est donc largement positif et en apparence crédible, mais aussi largement incomplet.
Ces trois études, indépendantes les unes des autres, décrivent le même phénomène sous des angles différents : la boucle décrite plus haut n’est pas une figure de style. Elle est mesurable et continue de tourner aujourd’hui.
Le récit qu’on choisit de lire fait déjà partie du traitement
Ce que ces recherches dessinent, c’est un lien plus étroit qu’on ne le pense généralement entre ce qu’on lit sur les psychédéliques et ce qu’on vivra le jour d’une séance. Le contexte individuel, celui de la pièce, du thérapeute ou de la musique, n’en représente qu’une partie. L’autre partie, plus diffuse, s’est déjà installée avant même la prise de rendez-vous, dans les articles parcourus, les reportages vus, les conversations entendues. Un lecteur qui n’a croisé que des titres enthousiastes sur la psilocybine aborde une thérapie différemment de celui qui a aussi lu les limites et les incertitudes qui l’accompagnent encore. Pour la personne qui envisage un traitement à la psilocybine ou à la MDMA, chercher activement les deux versions du récit, celle qui rassure et celle qui nuance, n’est donc pas un exercice de prudence excessive. C’est une manière de préparer son propre contexte, au même titre que le choix du lieu ou de l’accompagnant.
📰 Récit médiatique : ce que vous lisez change déjà votre expérience
Le récit qui entoure les psychédéliques ne se limite pas à ce qui se passe dans la salle de thérapie. Il commence dans les articles, les reportages et les conversations qui façonnent vos attentes bien avant la première séance.
🤔 Repérez-vous, dans ce que vous lisez sur les psychédéliques, une tendance plutôt optimiste ou plutôt prudente ?
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Sources :
- Carhart-Harris, R.L. et al. (2018). Psychedelics and the essential importance of context
- Hartogsohn, I. (2022). Modalities of the psychedelic experience: Microclimates of set and setting in hallucinogen research and culture
- Pronovost-Morgan, C. et al. (2023). Harnessing placebo: Lessons from psychedelic science
- Jones, A. (2023). Confronting the figure of the “mad scientist” in psychedelic history: LSD’s use as a correctional tool in the postwar period
- Bender, D.A. et al. (2026). Trends in the psychedelic renaissance: applying artificial intelligence to measure media portrayal of psychedelic drugs in the 21st century
- Bouzoubaa, L. et al. (2025). Shifting Narratives in Media Coverage Across a Decade of Drug Discourse in the Philadelphia Inquirer: Qualitative Sentiment Analysis
- Brar, G. et al. (2025). Psilocybin reporting in media (PRiMe) for the treatment of depression
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