Tension artérielle, température corporelle, céphalées, flashbacks : ce que la recherche mesure précisément dans le corps pendant et après une séance de psilocybine, en environnement clinique contrôlé.
En thérapie assistée par les psychédéliques, la notion d’expérience difficile regroupe des vécus qui n’ont, en apparence, rien en commun. Une panique aiguë, un chagrin qui remonte d’un coup, la sensation de mourir : ces trois états sont couramment rassemblés sous une même étiquette, qu’il s’agisse du terme familier de “bad trip” ou de la formulation plus neutre d’expérience difficile utilisée en recherche. Pendant longtemps, la question posée par les chercheurs portait presque exclusivement sur l’intensité de ces expériences, sans distinguer leur nature. Plusieurs études récentes, menées sur des populations différentes et selon des méthodes distinctes, convergent aujourd’hui vers une conclusion plus fine : ce n’est pas la difficulté d’une expérience qui prédit son issue, c’est sa nature. Qu’est-ce qui distingue alors une peur qui enferme d’un chagrin qui libère ?
Une même étiquette pour des expériences qui n’ont rien en commun
Ces vécus, souvent regroupés ensemble, mènent pourtant à des issues opposées : la peur enferme, le deuil ou la mort peuvent ouvrir une voie.
Le principal outil utilisé par les chercheurs pour mesurer une expérience difficile sous psychédéliques est le Challenging Experience Questionnaire (questionnaire des expériences difficiles), ou CEQ. Développé en 2016 par une équipe américaine, il distingue sept dimensions bien séparées les unes des autres : la peur, le deuil, l’isolement, la peur de devenir fou, la détresse physique, la paranoïa et la confrontation à la mort 1. Ce découpage donne un score global de difficulté, mais ce chiffre unique masque une question simple : une personne submergée par la peur et une autre submergée par le deuil vivent-elles la même expérience, avec la même issue ?
Cette question est restée en grande partie sans réponse jusqu’à récemment. La plupart des études se contentaient d’un score de difficulté globale, sans distinguer les sept dimensions entre elles. C’est en 2024 qu’une équipe de recherche londonienne a directement testé cette question, en comparant les réponses de centaines de participants pour isoler l’effet propre de chaque dimension.
La peur, le deuil et la mort ne mènent pas au même endroit
Malgré une intensité comparable, la peur prédit moins de percées émotionnelles, quand le deuil et la confrontation à la mort prédisent l’inverse.
En 2024, le psychologue Maximillian Wood et son équipe de l’University College London (Royaume-Uni) ont interrogé des participants ayant traversé une expérience difficile lors d’une retraite de psilocybine aux Pays-Bas et au Mexique. De ces entretiens est né un questionnaire, le ReCiPE (Responses to Challenging Psychedelic Experiences Inventory, soit inventaire des réponses aux expériences psychédéliques difficiles), conçu pour recenser les stratégies employées face à une expérience difficile et leur utilité perçue. L’outil a ensuite été soumis à 529 personnes ayant elles aussi vécu un moment difficile sous psychédéliques, dans une enquête en ligne plus large. Pour mesurer l’issue de ces expériences, les chercheurs ont utilisé la notion de percée émotionnelle, un moment de soulagement ou de résolution qui survient après avoir traversé une émotion intense.
Les chercheurs ont ensuite comparé chacune des dimensions du CEQ à la fréquence de ces percées émotionnelles chez les participants. Un résultat s’est détaché avec netteté : la peur est la seule dimension associée à moins de percées émotionnelles. Le deuil et la confrontation à la mort, à l’inverse, sont associés à davantage de percées 2.
Le même schéma se retrouve du côté des stratégies employées pendant l’expérience. Parmi les réponses recensées par le ReCiPE, accepter ce qui survient sans lutter est la stratégie la plus souvent jugée utile, par 84,5% des participants qui l’ont essayée. Demander de l’aide ou se confier à un accompagnant arrive également en tête. Ce sont précisément ces deux stratégies, l’acceptation et le soutien social, qui prédisent le plus fortement une percée émotionnelle 2.
Un signal similaire était déjà présent cinq ans plus tôt, avant même d’avoir été nommé comme tel.
Un indice resté caché dans les données
Cinq ans avant que la distinction ne soit démontrée, un détail passait presque inaperçu : la question portant sur la mort se comportait déjà différemment des autres.
Avant que cette démonstration ne voie le jour, le chercheur Leor Roseman et son équipe, également basée à Londres, avaient déjà posé une partie des bases de cette découverte, sans le savoir. En 2019, ils cherchaient à valider un nouvel outil, l’Emotional Breakthrough Inventory (inventaire de percée émotionnelle), auprès de 379 personnes ayant vécu une expérience psychédélique planifiée 3.
Dans cette étude, la difficulté globale d’une expérience, mesurée par le CEQ, était associée à une moins bonne évolution du bien-être des participants. La percée émotionnelle et l’expérience mystique, elles, étaient associées à une amélioration 3. Le message semblait alors simple : la difficulté nuit, la percée aide. Un détail dans les données allait pourtant nuancer cette lecture.
En regroupant toutes les réponses pour voir lesquelles avaient tendance à apparaître ensemble, les chercheurs ont remarqué une anomalie. La question portant sur “l’expérience profonde de sa propre mort” ne se rangeait pas avec les questions sur la peur, l’isolement ou la peur de devenir fou. Elle se rapprochait plutôt des questions mesurant la percée émotionnelle et l’expérience mystique. Le deuil suivait en partie la même logique 3.
Ce constat est resté isolé pendant plusieurs années, un détail parmi d’autres résultats. Il aura fallu une réplication menée dans un pays entièrement différent pour confirmer qu’il ne s’agissait pas d’un hasard.
Une distinction qui traverse les frontières
Le même schéma se retrouve à des milliers de kilomètres, chez des usagers norvégiens interrogés en dehors de tout cadre thérapeutique.
Une équipe de chercheurs norvégiens, dont Kristoffer Andersen, a voulu vérifier en 2025 si cette distinction tenait au-delà du contexte britannique. Ils ont interrogé 729 usagers norvégiens de substances psychédéliques sur leur expérience psychédélique la plus marquante, qu’elle ait eu lieu en contexte récréatif ou non. Près de la moitié d’entre eux avaient reçu un diagnostic psychiatrique confirmé par un professionnel de santé 1.
Les résultats confirment très précisément le schéma observé à Londres. La peur reste associée à un moins bon bien-être. La confrontation à la mort, elle, est associée à un mieux-être sur tous les aspects mesurés par l’étude : la difficulté ressentie, le sens donné à l’expérience, sa portée spirituelle et le bien-être général. Le deuil suit une trajectoire presque aussi favorable 1.
Cette réplication change la portée du résultat initial. Il ne s’agit plus d’une particularité propre à un groupe de participants britanniques recrutés en ligne, mais d’un schéma qui traverse les cultures et les contextes d’usage, du cadre thérapeutique encadré à l’usage récréatif non supervisé. Toutes les dimensions du questionnaire ne se comportent cependant pas avec la même clarté : l’isolement et la paranoïa, par exemple, restent plus difficiles à relier nettement au bien-être 1.
Reste une question distincte : ce même schéma, observé dans des enquêtes déclaratives, se vérifie-t-il aussi chez des patients suivis dans un cadre clinique rigoureux ?
La confirmation vient aussi d’une salle de soin
Chez des patients suivis en clinique, la même logique se confirme : l’effroi ressenti pendant la séance prédit une moins bonne évolution, la plénitude ressentie en prédit une meilleure.
En 2018, sept ans avant cette réplication norvégienne, Leor Roseman et son équipe s’étaient déjà tournés vers un terrain clinique strict pour vérifier si un schéma comparable tenait chez des patients suivis en conditions contrôlées. Vingt patients souffrant de dépression résistante aux traitements avaient reçu de la psilocybine à deux doses croissantes 4. Après la séance la plus forte, chaque participant avait rempli un questionnaire détaillé décrivant la nature de son expérience.
Deux dimensions ont particulièrement intéressé les chercheurs. La première, l’Oceanic Boundlessness (la plénitude océanique), correspond à un sentiment d’unité et de dissolution heureuse des frontières du soi. La seconde, la Dread of Ego-Dissolution (l’effroi de dissoudre son identité), regroupe l’anxiété, la panique et la difficulté à penser clairement pendant la séance. Les chercheurs ont ensuite suivi l’évolution des symptômes dépressifs des patients pendant cinq semaines 4.
Le résultat est net. Plus la plénitude océanique était marquée pendant la séance, plus la dépression reculait dans les semaines suivantes. En revanche, plus l’effroi de dissoudre son identité était présent, moins l’amélioration était importante. Ensemble, ces deux dimensions permettaient de prédire 54% de l’évolution des symptômes des patients 4.
Cette différence se retrouve dans le devenir clinique des patients. Ceux ayant vécu une plénitude océanique complète pendant leur séance ont répondu au traitement dans 82% des cas dès le lendemain, contre 50% chez les autres 4.
L’échantillon reste restreint, vingt patients suivis sans groupe de comparaison, ce qui interdit toute certitude définitive. Les auteurs notent toutefois qu’aucun patient n’a vu son état s’aggraver au terme des cinq semaines, même parmi ceux ayant rapporté le plus d’effroi pendant la séance 4.
Du côté du deuil et de la confrontation à la mort, cette même distinction est aujourd’hui en train de devenir un objet de soin à part entière.
Ce que la recherche clinique fait déjà de cette découverte
Deuil et confrontation à la mort ne restent plus de simples corrélations : elles servent aujourd’hui de fondement à des protocoles de soin conçus pour elles.
Quand le deuil ne se referme pas de lui-même
Chez certaines personnes endeuillées, le chagrin ne s’atténue pas avec le temps. Il reste intense et finit par entraver le quotidien pendant des mois, parfois des années. Les cliniciens parlent alors de deuil prolongé. Chez les proches aidants ayant accompagné un parent atteint de cancer, cette forme de deuil concerne jusqu’à 30% des personnes et la moitié d’entre elles ne répond pas aux traitements existants 5.
C’est ce constat qui a conduit une équipe australienne, menée par la chercheuse Vanessa Beesley, à lancer en 2025 le premier essai clinique testant un traitement à la psilocybine pour le deuil prolongé. Une quinzaine de proches aidants en deuil reçoivent une dose unique de psilocybine, encadrée par plusieurs séances de préparation et d’intégration psychothérapeutique 5.
L’hypothèse des chercheurs est que la psilocybine pourrait aider les personnes endeuillées à cesser d’éviter les pensées liées à la perte, tout en leur laissant la place de se reconstruire. Les résultats de cet essai ne sont pas encore connus, l’étude étant toujours en cours 5.
Regarder la mort en face, un soin qui dure
Le même principe s’observe depuis plus longtemps du côté de la fin de vie. Une synthèse publiée en 2025 par une équipe de l’University of Groningen (Pays-Bas), dont le chercheur Joost Breeksema, rassemble plusieurs décennies d’essais menés auprès de patients atteints de cancers avancés ou d’autres maladies potentiellement mortelles 6.
Les données rassemblées montrent que confronter directement l’angoisse de la mort en séance de psilocybine ou de LSD est associé à des effets qui durent. Dans un suivi mené jusqu’à quatre ans après la séance, 60% à 80% des patients présentaient encore une baisse de leur anxiété et de leur dépression, avec un recul du sentiment de désespoir face à la maladie 6. Beaucoup classent encore cette séance, des années plus tard, parmi les expériences les plus marquantes de leur existence.
Le deuil prolongé et la détresse de fin de vie restent deux situations cliniques très différentes. Elles convergent pourtant vers une même intuition : accompagner une personne à traverser le deuil ou la mort plutôt que de l’en détourner peut être une voie de soin à part entière.
Accompagner différemment une panique et un chagrin
Reconnaître la nature d’une difficulté, avant même son intensité, pourrait devenir un critère central pour décider comment un accompagnant doit réagir pendant la séance.
Cette distinction ne relève pas seulement de la recherche fondamentale. Elle touche à une question concrète pour les accompagnants et les thérapeutes formés à la thérapie assistée par les psychédéliques, celle de savoir s’il faut réagir de la même façon devant une personne saisie de panique et devant une personne submergée par le chagrin.
Les résultats rassemblés jusqu’ici pointent vers une piste commune : accepter ce qui survient sans lutter et pouvoir s’appuyer sur un soutien social ou un accompagnant de confiance sont les deux stratégies les plus régulièrement associées à une issue positive, quelle que soit la nature de la difficulté 2. La différence semble se jouer ailleurs, dans la manière dont cette acceptation se traduit concrètement.
Face à une peur envahissante, on peut imaginer que l’enjeu est d’abord d’aider la personne à se sentir suffisamment en sécurité pour que la panique ne prenne pas toute la place, par exemple par une présence rassurante ou un simple changement de position. Face à un chagrin ou à une confrontation à la mort, la question semble différente : il s’agit moins de calmer que de laisser la place à ce qui doit être traversé, comme le suggèrent les protocoles conçus spécifiquement pour le deuil prolongé et la détresse de fin de vie 5,6.
Cette distinction reste émergente. Aucune de ces études ne propose encore un protocole formel indiquant comment réagir face à chaque type de difficulté. Elle offre néanmoins un repère utile pour quiconque accompagne une expérience psychédélique : la nature de ce qui traverse la personne compte au moins autant que son intensité.
La nature, pas l’intensité, comme repère
Six études, recourant à des méthodes très différentes, des enquêtes en ligne aux essais cliniques en passant par des protocoles menés en oncologie, convergent vers un même constat : la peur et la confrontation au deuil ou à la mort ne mènent pas à la même issue, alors même qu’elles sont souvent classées côte à côte sous l’étiquette d’expérience difficile. Ce résultat invite à nuancer une intuition répandue, celle qui voudrait qu’une expérience psychédélique soit d’autant plus bénéfique qu’elle a été éprouvante.
Ce que ces travaux esquissent n’est pas une réponse définitive, mais un déplacement de la question posée par la recherche. Il ne s’agit plus seulement de demander si une expérience a été difficile, mais de demander ce qu’elle a traversé, une peur, un deuil ou la perspective de sa propre mort, avant de chercher à savoir ce qu’il convient d’en faire.
🕯️ Peur, deuil, mort : ce que traverse une expérience difficile
Toutes les expériences difficiles ne racontent pas la même histoire. Certaines enferment dans la panique, d’autres ouvrent une brèche vers un deuil ou une confrontation à la mort qui attendaient d’être traversés. Reconnaître cette différence change peut-être la façon d’accompagner et d’être accompagné dans ces moments.
🌊 Et vous, avez-vous déjà ressenti cette différence entre une peur qui bloque et un chagrin qui, finalement, a fait du bien ?
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Sources :
- Andersen, K.A.A., et al. (2025). Adverse reactions among psychedelic users: Norwegian validation of the Challenging Experience Questionnaire
- Wood, M.J., et al. (2024). Strategies for resolving challenging psychedelic experiences: insights from a mixed-methods study
- Roseman, L., et al. (2019). Emotional breakthrough and psychedelics: Validation of the Emotional Breakthrough Inventory
- Roseman, L., et al. (2018). Quality of Acute Psychedelic Experience Predicts Therapeutic Efficacy of Psilocybin for Treatment-Resistant Depression
- Beesley, V.L., et al. (2025). Psilocybin-Assisted supportive psychoTherapy IN the treatment of prolonged Grief (PARTING) trial: protocol for an open-label pilot trial for cancer-related bereavement
- Tap, S., et al. (2025). Psychedelics for the treatment of end-of-life distress in patients with a life-threatening disease
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