L’utilisation de la kétamine pour traiter la dépression résistante au traitement gagne rapidement en popularité. Néanmoins, son statut de substance susceptible d’abus et de dépendance suscite des inquiétudes cliniques majeures, tout particulièrement lors de la prescription de formes non parentérales (sublinguales ou intranasales) administrées à domicile avec une supervision directe réduite.
Cette étude observationnelle en conditions réelles explore les facteurs de risque d’addiction chez 33 patients atteints de dépression résistante suivis en ambulatoire. Le protocole combine l’auto-évaluation par les patients de l’appréciation du produit (“drug liking”) et des états de manque (“cravings”) via le questionnaire DLCQ, un examen rétrospectif des dossiers de dispensation en pharmacie pour détecter d’éventuels renouvellements précoces ou augmentations de dose, et une enquête auprès des psychiatres traitants pour analyser les motifs d’interruption du traitement.
Les résultats révèlent que la kétamine n’est ni universellement appréciée ni sujette à un besoin compulsif chez les patients traités pour une dépression résistante. Aucun répondant ne déclare l’utiliser pour un usage récréatif (“get high”) et aucun psychiatre ne rapporte d’arrêt motivé par un mésusage ou un détournement. Ces constats suggèrent que le risque addictif ne justifie pas une prohibition stricte de ces formes de kétamine, mais impose une surveillance individualisée et rigoureuse.
L’étude vise à évaluer les facteurs de risque d’addiction associés à l’utilisation de la kétamine sous forme sublinguale ou intranasale chez des patients souffrant de dépression résistante au traitement.
Elle cherche à quantifier l’appréciation subjective de la molécule, l’intensité du craving, la fréquence des critères de trouble de l’usage, ainsi qu’à vérifier l’existence de signaux objectifs de mésusage dans les dossiers pharmaceutiques et les déclarations des psychiatres traitants.
- Conception globale : Étude transversale et rétrospective en conditions réelles combinant trois approches complémentaires menée à Edmonton (Canada).
- Participants : 33 patients adultes atteints de dépression unipolaire (n = 20) ou de dépression bipolaire (n = 13) ayant complété le questionnaire en ligne parmi 42 consentants issus d’une cohorte traitée par kétamine sublinguale ou intranasale entre 2016 et 2020.
- Questionnaire patient : Administration du questionnaire DLCQ (“Drug Liking and Craving Questionnaire”) évaluant sur des échelles visuelles analogiques (0 à 100) l’appréciation de la substance, le craving, le désir d’augmenter les doses et les critères de trouble de l’usage selon le DSM.
- Revue des registres de pharmacie : Analyse des données de dispensation de 42 patients pour vérifier les doses initiales et finales, la durée du traitement et les motifs documentés de demandes de renouvellement anticipé.
- Enquête auprès des psychiatres : Questionnaire standardisé envoyé à 9 psychiatres traitants concernant 15 patients ayant cessé leur traitement pour déterminer si des abus, des dépendances ou des détournements avaient motivé cette décision.
- Appréciation du produit (“drug liking”) : Le score moyen d’appréciation s’établit à 57,6 sur 100. Dix-sept participants rapportent une appréciation positive (> 60), 8 une appréciation neutre (50–60) et 8 une appréciation négative (< 50).
- Niveaux de craving et désir d’usage : L’intensité moyenne des états de manque est faible (20,6 sur 100), plus de la moitié des patients rapportant un score inférieur à 19. La majorité des répondants (16 sur 23) exprime un désir très faible (0–19) de prendre des doses supérieures à la prescription.
- Absence de recherche d’ivresse : Bien que 26 participants signalent des effets dissociatifs, aucun n’indique prendre sa prescription dans le but de “se défoncer” (“get high”) ni n’a partagé son traitement avec des tiers.
- Critères de trouble de l’usage : Les critères les plus souvent cochés correspondent à la tolérance aux effets dissociatifs et au temps nécessaire pour récupérer des effets secondaires du traitement, des manifestations pharmacologiques attendues plutôt que des indicateurs réels d’addiction.
- Données objectives de délivrance et avis médical : Les dossiers pharmaceutiques ne révèlent aucune escalade sauvage des posologies. Les 5 demandes de renouvellement anticipé étaient justifiées par des contraintes logistiques. Aucun psychiatre n’a interrompu un traitement en raison d’un abus, d’un mésusage ou d’une dépendance.
Ces résultats descriptifs suggèrent que la prescription ambulatoire de kétamine sublinguale ou intranasale pour la dépression résistante ne s’accompagne pas d’un risque addictif systématique ou incontrôlable en conditions réelles de soins. Les patients ne perçoivent pas tous les effets de la kétamine comme agréables, certains décrivant la dissociation comme déstabilisante ou angoissante.
Les cliniciens sont encouragés à utiliser des outils simples tels que le DLCQ pour surveiller régulièrement le craving, l’appréciation subjective et les attentes d’efficacité. Une éducation thérapeutique adéquate rappelant que l’intensité des effets dissociatifs n’est pas corrélée à l’action antidépressive permet de prévenir les tentatives spontanées d’augmentation de dose par les patients.
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