Suggestibilité accrue, souvenirs traumatiques refoulés, contenus symboliques invérifiables : en thérapie psychédélique, la question des faux souvenirs ne se résout pas par la vérification factuelle, mais par une posture clinique rigoureuse centrée sur la signification et la sécurité du patient.
Lorsqu’une personne sous l’effet de la DMT décrit avoir rencontré un être lumineux qui lui a transmis un message sur sa vie, deux réactions sont possibles. La première : considérer l’expérience comme une hallucination sans portée. La seconde : se demander pourquoi cette “hallucination” modifie durablement ses croyances, son rapport à la mort et ses résultats en santé mentale, parfois des années après la séance. La recherche scientifique commence seulement à prendre ces rencontres au sérieux comme levier thérapeutique à part entière. Une étude publiée en 2026 dans Neuroscience of Consciousness propose pour la première fois un modèle pour expliquer pourquoi le cerveau génère ces présences et comment elles s’inscrivent dans la biologie de la transformation psychique. Que fabrique réellement le cerveau pendant ces rencontres ? Et que nous apprennent leurs effets durables sur les croyances sur les leviers du changement thérapeutique ?
Des guides, des esprits, des elfes : un phénomène plus répandu qu’on ne le croit
Beaucoup de personnes qui ont pris des psychédéliques décrivent avoir “rencontré” un être conscient, qui communiquait, qui avait une présence propre. Ce phénomène est bien plus répandu qu’on ne le pense.
Imaginez : vous prenez une substance psychédélique, et soudain vous vous retrouvez face à un être que vous ne reconnaissez pas. Il peut ressembler à un guide bienveillant, à un ancêtre, à une créature géométrique ou à quelque chose d’indescriptible. Vous avez l’impression qu’il est réel, qu’il vous voit, qu’il vous parle. Puis l’expérience se termine et cette rencontre reste gravée en vous pour des années.
Ce type d’expérience a un nom dans la littérature scientifique : la “rencontre avec une entité”. Et elle est loin d’être rare. Le médecin Richard Strassman a été l’un des premiers à l’étudier en laboratoire dans les années 1990 : sur 60 volontaires ayant reçu des doses élevées de DMT (la diméthyltryptamine, une molécule psychédélique naturellement présente dans de nombreuses plantes et dans le corps humain), la moitié rapportait avoir rencontré une entité.1 Des enquêtes plus récentes confirment cette prévalence, qu’elles portent sur des utilisateurs en contexte naturaliste ou sur des milliers de témoignages en ligne.2, 3
L’enquête la plus vaste à ce jour est celle de Davis et al., publiée en 2020 : 2 561 personnes y décrivent leur rencontre la plus mémorable après avoir pris de la DMT.4 L’émotion la plus souvent ressentie ? L’amour (21%). 96% des participants décrivaient l’entité comme consciente et intelligente. 78% la qualifiaient de bienveillante. Ces données ne ressemblent pas à celles d’une simple hallucination sans signification.
La DMT est la substance qui déclenche ce phénomène le plus souvent et le plus intensément, mais des rencontres ont également été documentées sous psilocybine, sous LSD, sous ayahuasca ou sous ibogaïne.1 Des expériences très similaires sont même décrites par des pratiquants de méditation profonde ou de transe chamanique, sans aucune substance, ce qui suggère que le cerveau humain possède une capacité naturelle à générer ce type de présence, que les psychédéliques viennent simplement amplifier.
Comment le cerveau fabrique-t-il ces présences ? C’est précisément ce qu’une équipe internationale vient de modéliser pour la première fois.
Ce que le cerveau fabrique : deux mécanismes pour une entité
Le cerveau est une machine à prédire. Sous psychédéliques, ses prédictions se dérèglent et dans ce dérèglement émerge la conviction qu’une présence extérieure est là.
Pour comprendre ce qui se passe, il faut partir d’un fait fondamental sur le cerveau : il ne perçoit pas le monde passivement. Il prédit constamment ce qui va arriver, compare ses prédictions à ce qu’il perçoit réellement, et corrige si nécessaire. C’est ce que les neuroscientifiques appellent le “traitement prédictif” (predictive processing). Ces prédictions sont organisées en niveaux, des perceptions simples jusqu’aux grands modèles abstraits comme “je suis moi” ou “la réalité fonctionne de telle façon”.
Le modèle REBUS (pour “Relaxed Beliefs Under pSychedelics“, soit “croyances relâchées sous psychédéliques”), proposé par Carhart-Harris et Friston en 2019, décrit ce qui se passe sous psychédéliques : les grands modèles de haut niveau se desserrent.5 Des perceptions et des contenus habituellement supprimés par le cerveau remontent à la surface. C’est pour cela que ces expériences sont souvent décrites comme d’une richesse sans commune mesure avec la vie ordinaire.
L’étude de Mago et al. publiée en 2026 va plus loin.1 Elle propose que les rencontres avec des entités résultent de la combinaison de deux mécanismes simultanés. Le premier : le cerveau reçoit des informations très riches et difficiles à expliquer. Face à cette complexité, il postule l’existence d’une présence intentionnelle, dotée d’une volonté propre, comme meilleure explication. Le second : en temps normal, le cerveau reconnaît ses propres productions mentales grâce à un processus appelé “décharge de copie” (corollary discharge), qui lui signale en permanence “cette sensation vient de toi”. Sous psychédéliques, ce signal est perturbé. Le cerveau attribue donc ses propres productions à une source extérieure.
La combinaison des deux donne une entité : une présence perçue comme riche, intentionnelle et extérieure au soi. Ce n’est pas une hallucination aléatoire. C’est la logique interne du cerveau, appliquée dans un état où ses règles habituelles ne s’appliquent plus. Ce qui est peut-être le plus surprenant, c’est ce que ces expériences laissent derrière elles.
Quand une expérience change ce que vous croyez être réel
Une rencontre sous psychédéliques peut durer quelques minutes. Ses effets sur les croyances peuvent durer des années.
En 2021, une équipe de l’Imperial College London a suivi 866 participants avant et après une cérémonie impliquant un psychédélique classique.6 Résultat : après une seule expérience, les participants s’éloignent significativement d’une vision “matérialiste” du monde pour se rapprocher d’une vision “panpsychiste”, l’idée que la conscience est présente dans toutes choses. Ce glissement est encore mesurable six mois après la cérémonie. Plus révélateur encore : les patients traités à la psilocybine dans le cadre d’un essai clinique sur la dépression montraient les mêmes glissements de croyances, corrélés à une amélioration de leur état, tandis que les patients sous escitalopram (un antidépresseur classique) ne montraient aucun changement. Le changement de regard sur la réalité n’est peut-être pas un effet secondaire du traitement, mais l’un de ses moteurs.
Une étude de Nayak et Griffiths auprès de 1 606 participants apporte un éclairage complémentaire : après une expérience psychédélique marquante, l’attribution de conscience s’élargit massivement.7 La proportion de personnes pensant que les plantes ont une forme de conscience passe de 26% à 61%, celle concernant les champignons de 21% à 56%. Ces changements restaient stables en moyenne 8 ans après l’expérience.
Revenons à l’enquête de Davis et al. sur les rencontres sous DMT inhalée.4 80% des répondants indiquent que l’expérience a altéré de façon fondamentale leur conception de la réalité. 69% rapportent avoir reçu un message ou une prise de conscience de la part de l’entité. Et parmi les participants qui s’identifiaient comme athées avant l’expérience (soit 55% du panel), seulement 26% s’identifiaient encore comme athées après. Les chercheurs parlent de “choc ontologique” pour désigner ce basculement abrupt : ce n’est pas une révision progressive des croyances, c’est une rupture.
Ces transformations ouvrent une question pratique incontournable pour les thérapeutes : comment accompagner quelqu’un dont la vision du monde vient de changer radicalement en quelques minutes ?
De la rencontre à la guérison : enjeux thérapeutiques et limites
Les rencontres avec des entités transforment aussi les croyances négatives que les patients portent sur eux-mêmes. C’est peut-être là que réside leur véritable valeur thérapeutique.
Une étude de Zeifman et al. publiée en 2025 apporte la première démonstration empirique directe de ce mécanisme.8 Après une dose élevée de psilocybine (25 mg), la confiance dans les croyances négatives sur soi diminue significativement et cette diminution est fortement corrélée à une amélioration du bien-être quatre semaines plus tard. Ce résultat donne corps à l’hypothèse que les rencontres avec des entités, en tant que manifestations particulièrement intenses de l’expérience unitive, constituent un levier thérapeutique spécifique, distinct des autres effets des psychédéliques.
Lutkajtis défend cette thèse dans un article de 2021 en proposant trois mécanismes : les prises de conscience personnelles profondes générées par la rencontre, le sentiment de réassurance ou d’amour émanant de l’entité, et la rupture ontologique elle-même, qui augmenterait la flexibilité psychologique, c’est-à-dire la capacité à accepter l’incertitude et à s’adapter.9
Ces effets potentiellement thérapeutiques ne doivent pas occulter les risques. Robinson et al. documentent en 2024 que 23% des utilisateurs de psychédéliques rapportent au moins une réaction indésirable ayant duré plus d’un jour, et 30% des personnes ayant vécu des difficultés prolongées indiquent qu’elles ont duré plus d’un an.10 Anxiété, déréalisation, confusion existentielle : les protocoles cliniques actuels ne sont pas conçus pour traiter ces difficultés spécifiquement. Les chercheurs insistent sur un principe fondamental pour les thérapeutes : la neutralité métaphysique, créer un espace où l’expérience peut être accueillie et assimilée sans être ni validée ni réfutée, quel que soit le cadre de croyances du patient.
Le profil culturel du patient joue également un rôle déterminant dans la nature et l’assimilation de ces rencontres, ce que la recherche révèle avec une netteté croissante.
Ce que votre culture vous fait rencontrer
Sous psychédéliques, ce que la perception libère est profondément façonné par ce que la personne a appris et intériorisé. Deux personnes peuvent prendre la même substance et rencontrer des êtres radicalement différents.
L’anthropologue David Dupuis, chercheur à l’EHESS (l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris), a passé des années à observer des cérémonies d’ayahuasca en Amazonie péruvienne.11 Sa conclusion est claire : les entités rencontrées sous psychédéliques émergent d’un terreau culturel. Les rituels, les récits partagés et les attentes collectives orientent progressivement l’attention du sujet vers certains types de perceptions. Dans les communautés amazoniennes, on rencontre des esprits de la nature et des ancêtres. En contexte occidental, on rencontre plus souvent des extraterrestres ou des guides de lumière.
L’exemple le plus parlant concerne l’ibogaïne : près de la moitié des occidentaux ayant pris cette substance décrivent des hallucinations d’écrans de télévision, tandis que les communautés Bwiti du Gabon, qui l’utilisent de façon traditionnelle, voient des ancêtres et des paysages.1 Même substance, mêmes neurones, mais des environnements culturels radicalement différents qui ont “imprégné” les systèmes sensoriels de façons distinctes.
Le modèle ALBUS (pour “ALtered Beliefs Under pSychedelics“, soit “croyances altérées sous psychédéliques”), développé par Safron en 2025, propose que les psychédéliques ne font pas que relâcher les croyances : ils renforcent simultanément certaines attentes profondes liées à l’histoire personnelle et au set and setting (l’état d’esprit et l’environnement) dans lequel se déroule l’expérience.1 Pour les cliniciens, cette donnée est directe : préparer un patient à une séance de traitement à la psilocybine ou à la DMT, c’est aussi l’inviter à examiner ses propres cadres de croyances et ses attentes avant d’entrer dans l’expérience.
Ce que les entités nous apprennent sur les leviers du changement thérapeutique
Le cerveau sous psychédéliques génère des présences intentionnelles, vécues comme extérieures au soi, à travers deux mécanismes simultanés bien identifiés. Ces rencontres laissent des traces profondes et durables : glissement vers le panpsychisme, élargissement de la conscience à d’autres êtres, rupture ontologique, amélioration du bien-être. Des effets corrélés à des améliorations mesurables de la santé mentale, persistant parfois des années après une seule séance.
Quelques limites méritent d’être posées. Les études disponibles portent majoritairement sur des hommes blancs occidentaux. Le modèle neurocomputationnel de Mago et al. reste théorique, sans validation mathématique formelle. Et toutes les substances ne produisent pas le même type d’expérience : la 5-MeO-DMT, comme évoqué plus tôt, génère des états de dissolution plutôt que des rencontres, ce qui rappelle que les mécanismes en jeu sont substance-spécifiques.
Peu importe la nature réelle de ces entités, ce qu’elles transforment dans la vie de celles et ceux qui les rencontrent, ça, c’est bien réel.
🧠 Entités psychédéliques et thérapie : une frontière scientifique qui mérite toute notre attention
Les rencontres avec des entités sous psychédéliques ne sont plus une curiosité marginale. Elles sont au coeur d’une recherche qui interroge les mécanismes profonds du changement psychique, la nature de la conscience et les leviers de la thérapie assistée par les psychédéliques.
🤔 Et vous, avez-vous déjà accompagné ou vécu une expérience de ce type ? Comment l’avez-vous interprétée, et qu’est-ce qu’elle a changé dans votre rapport à vous-même ou à la réalité ?
💬 Partagez vos impressions en commentaire ! Vos témoignages et doutes sont précieux. 👇
- Mago, J. et al. (2026). Computational spirits: a neuroscientific account of psychedelic entity encounters
- Michael, P., Luke, D. et Robinson, O. (2021). An encounter with the other: a thematic and content analysis of DMT experiences from a naturalistic field study
- Lawrence, D.W. et al. (2022). Phenomenology and content of the inhaled N,N-dimethyltryptamine (N,N-DMT) experience
- Davis, A.K. et al. (2020). Survey of entity encounter experiences occasioned by inhaled N,N-dimethyltryptamine: phenomenology, interpretation, and enduring effects
- Carhart-Harris, R.L. et Friston, K.J. (2019). REBUS and the anarchic brain: toward a unified model of the brain action of psychedelics
- Timmermann, C. et al. (2021). Psychedelics alter metaphysical beliefs
- Nayak, S.M. et Griffiths, R.R. (2022). A single belief-changing psychedelic experience is associated with increased attribution of consciousness to living and non-living entities
- Zeifman, R.J. et al. (2025). From relaxed beliefs under psychedelics (REBUS) to revised beliefs after psychedelics (REBAS)
- Lutkajtis, A. (2021). Entity encounters and the therapeutic effect of the psychedelic mystical experience
- Robinson, O.C. et al. (2024). Coping with extended difficulties following psychedelic experiences
- Dupuis, D. (2022). The socialization of hallucinations: cultural priors, social interactions, and contextual factors in the use of psychedelics
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