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Des psychédéliques qui réduisent l'inflammation : un champignon lumineux relié par des filaments bleu-vert à des réseaux rouge-orangé enflammés

Les psychédéliques sont surtout connus pour leurs effets sur le cerveau, où ils modifient la perception et la pensée, tandis que la psychiatrie étudie leur potentiel thérapeutique. Mais le cerveau n’est pas leur seule cible, car les points d’accroche sur lesquels ces substances agissent, appelés récepteurs, existent aussi ailleurs dans l’organisme. On les trouve notamment dans des cellules qui participent à nos défenses, ce qui a poussé des chercheurs à s’intéresser à un possible effet sur l’inflammation et soulève une question simple. Les psychédéliques peuvent-ils agir sur l’inflammation du corps ? Et que sait-on réellement de cet effet, des expériences en laboratoire jusqu’aux patients ?

Pourquoi l’inflammation intéresse la psychiatrie

Une inflammation qui s’installe dans le corps peut retentir sur le cerveau et l’humeur, ce qui pousse les chercheurs à s’y intéresser pour comprendre certaines maladies psychiatriques.

L’équipe d’Anna Skovgaard Lerche, du département de psychiatrie de l’Université de Californie à San Francisco (États-Unis), rappelle que le système immunitaire agit sur le cerveau. Une poussée inflammatoire soudaine modifie son fonctionnement, par exemple en accentuant la sensibilité aux menaces et en réduisant la sensibilité à la récompense. Une inflammation fréquente ou prolongée altère aussi sa structure et augmente le risque de nombreuses maladies, dont des troubles psychiatriques et neurologiques. 1

Selon les travaux que cite l’équipe, un taux élevé de molécules inflammatoires dans le sang va de pair avec une moins bonne réponse aux traitements de la dépression et du stress post-traumatique. Des déclencheurs d’inflammation peuvent également faire apparaître des symptômes dépressifs chez des personnes vulnérables. 1

Ces constats ont conduit à tester des médicaments anti-inflammatoires en complément des traitements psychiatriques, avec des résultats contrastés, le bénéfice se limitant peut-être aux personnes dont l’inflammation de départ est élevée. Dans ce contexte, les chercheurs avancent que l’action des psychédéliques sur l’immunité pourrait contribuer à la baisse durable des symptômes observée après une thérapie assistée par les psychédéliques, une piste à vérifier. 1

Une sérotonine qui ne vit pas que dans le cerveau

La sérotonine est surtout étudiée pour son rôle dans le cerveau, mais la majeure partie est produite en périphérie, soit dans le reste du corps. Hors du cerveau, la sérotonine participe à la régulation du système immunitaire, tantôt en favorisant l’inflammation, tantôt en la freinant, selon le contexte. 1

Pour agir, la sérotonine se fixe sur des récepteurs, des sortes de serrures situées à la surface des cellules. D’après le pharmacologue Charles Nichols, de la LSU Health Sciences Center (États-Unis), le récepteur 5-HT2A est l’un des plus répandus de l’organisme. Il est présent dans presque tous les tissus et types de cellules examinés. Or, le taux de sérotonine est très élevé sur les sites d’inflammation. De fait, dans les modèles expérimentaux, ajouter de la sérotonine aggrave souvent la réaction. Ce récepteur a ainsi été identifié comme l’un des principaux relais de cet effet pro-inflammatoire, qui favorise l’inflammation. 2

Cette situation est paradoxale, car les psychédéliques agissent précisément sur ce récepteur, qu’ils activent pour produire leurs effets sur la perception, ce qui pourrait laisser penser qu’ils entretiennent l’inflammation. Plusieurs expériences menées en laboratoire ont pourtant rapporté l’effet inverse pour certains d’entre eux. 2

Les premiers résultats en laboratoire

Dans des cellules et chez des rongeurs, certains psychédéliques ont freiné l’inflammation à des doses bien trop faibles pour modifier le comportement des animaux.

Ces premiers résultats viennent surtout du laboratoire de Nichols, qui en dresse le bilan dans un article de synthèse publié en 2022 et retrace les travaux de sa propre équipe. Il déclare un intérêt financier dans la société Eleusis Therapeutics et cite plusieurs données non publiées, deux raisons d’attendre que d’autres équipes confirment ces résultats. 2

Une action sous le seuil des effets psychiques

Les chercheurs ont d’abord travaillé sur des cellules musculaires de l’aorte de rat, qu’ils ont exposées au TNF-alpha, une cytokine inflammatoire, autrement dit un messager chimique de l’immunité qui entretient l’inflammation. Dans ces cellules, le DOI, un psychédélique utilisé en recherche, a empêché cette inflammation à de très faibles concentrations. Chez la souris, des doses bien inférieures à celles qui modifient le comportement ont ensuite suffi à réduire des signes biologiques de l’inflammation, appelés marqueurs, dans l’aorte, l’intestin grêle et le sang. 2

Le même schéma est apparu dans des modèles de maladies, comme l’asthme allergique chez le rongeur, où le DOI a empêché l’inflammation des poumons. Dans un modèle d’asthme chronique chez la souris, il a également fait régresser des symptômes déjà installés. Enfin, chez des souris prédisposées à l’athérosclérose, une maladie des artères, une administration continue de DOI à très faible dose a supprimé plusieurs marqueurs d’inflammation de l’artère. 2

Mais tous les psychédéliques ne se comportent pas de la même façon, leur pouvoir anti-inflammatoire ne suivant pas la force de leurs effets sur le comportement. Le LSD s’est montré partiellement efficace dans le modèle d’asthme, alors que la DMT et la 5-MeO-DMT n’ont eu aucun effet mesurable. Quant à la psilocine, forme active de la psilocybine, elle a présenté une puissance proche de celle du DOI. 2

Un effet ciblé plutôt qu’un frein général

Nichols souligne que ces substances n’agissent pas comme les corticoïdes, des médicaments anti-inflammatoires qui affaiblissent largement l’immunité. Dans ses modèles, seuls certains marqueurs de l’inflammation baissent tandis que d’autres restent inchangés. En outre, aucun ne descend sous son niveau de départ, même à des doses relativement élevées, de sorte que la réponse immunitaire resterait en grande partie intacte. 2

Il en déduit que ces substances pourraient provoquer moins d’effets indésirables que les corticoïdes, comme des infections opportunistes, qui profitent d’une immunité affaiblie. Elles pourraient aussi servir lorsque ces derniers sont contre-indiqués ou inefficaces, mais ces projections reposent sur des cellules et des rongeurs. Leur transposition à l’humain reste à démontrer et d’autres équipes doivent encore confirmer les mêmes résultats. 2

Vue d’ensemble des études disponibles

Après avoir examiné plus de 9 000 références, un travail de synthèse a retenu 61 études sur des cellules, des animaux et des humains, menées de façons très différentes.

Lerche et ses collègues ont publié en ligne le 28 septembre 2026 un travail de synthèse en deux volets, une revue systématique et une méta-analyse. La première recense méthodiquement les études publiées sur un sujet ; la seconde combine leurs résultats par des calculs statistiques lorsque c’est possible. Par ailleurs, les auteurs déclarent n’avoir aucun conflit d’intérêts connu. 1

Pour cadrer le sujet, les auteurs ne retiennent que les psychédéliques dits sérotoninergiques, ceux qui agissent d’abord sur le récepteur 5-HT2A, comme la psilocybine, le LSD ou la DMT. La MDMA et la kétamine sont exclues, car elles agissent par d’autres voies. 1

Au terme de la recherche, arrêtée au 9 février 2026, 61 études ont été retenues, dont 24 sur des cellules, 30 sur des animaux (presque tous des rongeurs) et 7 sur des humains. Ces dernières regroupent 10 essais cliniques, des expériences menées auprès de personnes. 1

Dans la grande majorité des cas, ces expériences rapportent un effet anti-inflammatoire, soit 19 études sur 24 sur cellules et 25 sur 30 chez l’animal. Quatre études sur cellules rapportent au contraire un effet qui favorise l’inflammation, de même que quelques études animales. 1

Cette matière première est de qualité inégale, puisque 12 des 30 études animales sont jugées à risque élevé de biais, un terme qui désigne des défauts de conception susceptibles de fausser le résultat. Seules 7 études animales sont à faible risque, alors qu’aucune étude sur cellules ne l’est. Les doses, les marqueurs mesurés et les moments de prélèvement varient en outre beaucoup d’une étude à l’autre. 1

Ce décompte global ne dit pas dans quelles conditions l’effet apparaît, question que la synthèse posait pourtant dès le départ, formulée avant de commencer l’analyse. 1

Un effet qui dépend de l’état de départ

Dans les études sur la souris, les psychédéliques réduisent l’inflammation lorsqu’elle est déjà présente, alors qu’ils n’ont pas d’effet mesurable chez l’animal en bonne santé.

Pour tester cette question, la synthèse a mené 2 méta-analyses séparées sur des études chez la souris, l’une dans des modèles d’inflammation et l’autre chez des animaux sans inflammation. Dans le premier cas, 17 études sur le DOI, la DMT et la psilocybine indiquent une baisse nette des cytokines, ces messagers qui entretiennent l’inflammation. Les auteurs relèvent toutefois que les petites études tendent à rapporter des effets plus grands, si bien que l’ampleur réelle de l’effet pourrait être surestimée. 1

Aucun effet mesurable chez la souris saine

Le résultat s’inverse chez les animaux sans inflammation, puisque 7 études regroupées ne montrent aucun changement notable des cytokines. En revanche, dans la littérature animale, les 24 études qui avaient provoqué une inflammation rapportent toutes un effet anti-inflammatoire. De même, parmi les études sur cellules et sur animaux menées sans provoquer d’inflammation au préalable, une seule en rapporte un. 1

Selon la synthèse, le seul facteur clairement associé à la baisse des cytokines est la présence d’une inflammation au départ. L’état de l’organisme au moment de la prise compte donc dans le résultat. 1

Des effets pro-inflammatoires dans des cas précis

Quelques études rapportent l’inverse, avec des effets qui favorisent l’inflammation dans des cellules tumorales ou dans des cellules sans déclencheur d’inflammation. Chez l’animal, la plupart des études pro-inflammatoires ont employé des doses bien plus élevées que les autres ou ont administré le même DOI de façon répétée pendant 21 jours. La synthèse en conclut que ces effets se limitent aux cellules tumorales, aux doses excessives et aux administrations répétées de doses ordinaires. Aucune étude n’a d’ailleurs testé de telles doses dans un contexte d’inflammation. 1

Les auteurs parlent d’effets immunomodulateurs, c’est-à-dire qui modulent la réponse immunitaire dans un sens ou dans l’autre selon le contexte, anti-inflammatoires en situation d’inflammation et nuls ou variables en son absence. Quant aux doses, les niveaux faibles à modérés ont réduit l’inflammation dans les modèles qui en comportaient, mais aucun niveau ne s’est montré anti-inflammatoire chez l’animal sain. L’effet de la dose n’a cependant pas pu être analysé formellement. 1

Chez l’humain, des résultats qui ne tranchent pas

Les essais chez l’humain portent sur peu de participants, avec des résultats qui vont dans des directions opposées et ne suivent aucun schéma lisible.

Les études humaines retenues dans la synthèse se limitent à la psilocybine et à l’ayahuasca, une préparation qui contient de la DMT et d’autres composés. Dix essais, dont 7 n’ont inclus que des volontaires sains, portent sur 278 participants au total, avec des prises de sang pour mesurer l’inflammation. 1

Les résultats ne convergent pas, puisque parmi ces essais 4 sur 10 ne trouvent aucun effet sur les marqueurs inflammatoires, 3 un effet anti-inflammatoire et 3 un effet pro-inflammatoire. De plus, la synthèse ne repère aucun schéma selon la santé des participants, les marqueurs mesurés ou le moment des prélèvements. 1

Des variations passagères pendant la séance

Deux essais sur l’ayahuasca ont suivi des volontaires sains par des prises de sang répétées pendant 24 à 28 heures. Deux heures après la prise, certaines cellules immunitaires augmentent (les lymphocytes et les cellules NK, dites tueuses naturelles) tandis que certaines catégories de ces cellules baissent. À 24 ou 28 heures, la plupart sont revenues à la normale. Certains lymphocytes T restent toutefois plus bas que sous placebo (une substance sans effet) et les cellules NK plus nombreuses. Selon les auteurs de la synthèse, ces variations seraient liées à l’activation du système hormonal du stress, que les psychédéliques partagent avec les stimulants et qui mobilise brièvement des cellules immunitaires. 1

Des cellules immunitaires qui ne réagissent pas directement

À l’Université de Bâle (Suisse), une équipe en sciences pharmaceutiques, dont Deborah Rudin, a testé 4 substances sur des cellules immunitaires humaines. Il s’agissait de lymphocytes T et de monocytes exposés au LSD, à la psilocine, à la DMT et à la mescaline. Ils n’ont relevé aucun effet direct pertinent sur la multiplication de ces cellules, sur leur libération de cytokines après stimulation ni sur un signal central de l’inflammation, le NF-κB. Deux médicaments de comparaison, la ciclosporine et la dexaméthasone, ont en revanche freiné ces mesures, ce qui montre que les tests pouvaient détecter un effet. 3

Ces résultats ne disent pas ce qui se passe chez un patient. En effet, les cellules ont été suivies pendant 24 à 72 heures, alors que les changements relevés chez l’humain culminent vers la 2e heure. Les chercheurs de Bâle y voient néanmoins un argument pour la sécurité de ces substances chez des patients à l’immunité fragile. Ils proposent que l’effet passe par une voie indirecte, la libération de cortisol, une hormone du stress, ce qui reste une hypothèse. 3

Les essais à mener pour trancher

Pour savoir si l’effet observé chez l’animal existe aussi chez l’humain, il faudrait tester les psychédéliques chez des personnes dont l’inflammation est déjà élevée, avec des protocoles plus rigoureux.

Les données ne permettent pas de dire si les résultats obtenus chez l’animal se retrouvent chez l’humain. La synthèse rappelle qu’un volontaire “sain” n’est pas comparable à un animal de laboratoire servant de référence, car le stress du quotidien et d’autres facteurs modifient déjà son immunité. 1

L’état de départ, qui semble déterminant chez l’animal, reste mal documenté chez l’humain. Un essai sur l’ayahuasca auprès de patients atteints de dépression résistante aux traitements en donne un exemple. Le taux de protéine C-réactive (CRP), un marqueur sanguin d’inflammation, était élevé au départ et a davantage baissé que sous placebo. Elle est aussi apparue chez des participants en bonne santé, dont le taux était légèrement élevé. Comme l’ayahuasca contient d’autres composés que la DMT, l’interprétation reste délicate. 1

Le programme de recherche proposé par la synthèse

Pour trancher, la synthèse appelle des essais plus grands, incluant des personnes dont l’inflammation est élevée au départ et un médicament de comparaison, par exemple un corticoïde, plutôt qu’un simple placebo. Elle demande aussi que des échantillons soient prélevés avant les séances de préparation, avant la prise, pendant celle-ci, puis jusqu’à 90 jours après. Ce calendrier permettrait de distinguer l’effet de la substance de celui de l’accompagnement thérapeutique. 1

Pour l’animal, elle recommande de reproduire les études et de comparer directement les psychédéliques aux corticoïdes dans les mêmes conditions. L’idée que ces substances ne feraient jamais baisser l’immunité sous son niveau de départ pourrait en effet tenir à la sensibilité limitée des tests. 1

Du laboratoire aux patients, une question à reformuler

La question posée au départ gagne à être reformulée, car les travaux disponibles indiquent que le résultat dépend de l’état dans lequel se trouve l’organisme. Chez l’animal, l’effet apparaît surtout là où l’inflammation est déjà installée. Les personnes dont l’inflammation est élevée, pourtant les plus concernées par cette hypothèse, sont peu incluses dans les essais humains.

Cette situation invite à la prudence de part et d’autre, puisque les données actuelles ne permettent pas de présenter les psychédéliques comme un traitement de l’inflammation chez l’humain. Elles ne justifient pas non plus d’abandonner la piste d’un lien entre ces effets immunitaires et les améliorations psychiatriques observées après une thérapie assistée par les psychédéliques. Pour vérifier ce lien, il faudrait des essais mesurant l’immunité auprès de personnes dont l’état inflammatoire est connu.


🔬 Psychédéliques et inflammation : tout dépend de l’état de départ
Chez l’animal, certains psychédéliques freinent l’inflammation lorsqu’elle est déjà installée. Chez l’humain, les premiers essais ne permettent pas encore de conclure, faute d’études suffisantes auprès de personnes dont l’inflammation est élevée, ce qui fait de cette hypothèse une piste à suivre avec prudence.

🤔 Ces résultats vous inspirent-ils plutôt de l’espoir ou de la prudence ?

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Sources :

  1. Lerche, Anna Skovgaard, et al. (2026). Are psychedelics anti-inflammatory? A systematic review and meta-analysis of studies examining the immunomodulatory effects of serotonergic psychedelics
  2. Nichols, Charles D. (2022). Psychedelics as potent anti-inflammatory therapeutics
  3. Rudin, Deborah, et al. (2023). Classic psychedelics do not affect T cell and monocyte immune responses

La rédaction de Therapsychedelic

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