Le récit médiatique sur les psychédéliques ne se contente pas de décrire l'expérience psychédélique : il la façonne, avant même la première séance, à travers une boucle mesurable entre attentes, couverture de presse et résultats thérapeutiques.
Le mot que la pharmacologie a retenu pour désigner les substances psychédéliques n’est pas neutre : hallucinogène. Il présuppose une réponse à une question qu’il ne pose jamais explicitement, celle de savoir si une expérience qui contredit à ce point la réalité environnante peut malgré tout signifier quelque chose. Le philosophe français Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) s’est penché sur cette question en analysant l’hallucination dans sa Phénoménologie de la perception. Une seconde tradition philosophique, celle qui étudie la connaissance, y répond de son côté par un chemin entièrement différent. Leurs conclusions se rejoignent pourtant assez pour rouvrir deux questions que le mot hallucinogène referme d’ordinaire : que devient la valeur d’une expérience si elle n’a pas à être vraie pour être bénéfique ? Et halluciner, est-ce vraiment se tromper ?
Halluciner sans se tromper : ce que change le regard de Merleau-Ponty
Le mot hallucinogène range d’emblée l’expérience du côté de l’erreur. Merleau-Ponty propose une tout autre lecture de ce que signifie halluciner.
Pour saisir ce que Merleau-Ponty change dans la manière de penser l’hallucination, il faut commencer par sa façon de décrire une perception ordinaire. Selon lui, percevoir ne revient pas à enregistrer le monde comme le ferait un appareil photo : c’est s’y trouver engagé avec tout son corps. Devant un escalier, par exemple, on ne repère pas d’abord des marches pour en déduire ensuite qu’on peut monter, puisque le corps y perçoit d’emblée une invitation à monter. On peut appeler cette capacité le pouvoir de convocation du corps. Grâce à elle, le monde surgit chargé de sens pour nous, avec sa chaise qui invite à s’asseoir ou sa paroi qui invite à l’escalade 1.
Une seconde composante l’accompagne, plus discrète : ce que le philosophe appelle la foi perceptive, cette certitude tranquille que ce que l’on perçoit est réel. Personne ne se dit “je crois que cette table existe” ; on vit au milieu d’elle, tout simplement, sans avoir besoin d’y croire comme on croirait une affirmation 1.
Or, dans l’hallucination, ces deux mécanismes continuent de fonctionner, mais ils se détachent du monde réel. Le corps fait apparaître quelque chose qui n’est pas dans la pièce. Le sentiment de réalité suit ce mouvement : l’objet halluciné semble bien réel, tandis que le monde alentour peut paraître lointain, presque irréel 1.
Les expériences menées sur des personnes qui hallucinent, sur lesquelles Merleau-Ponty s’appuie, montrent que cela ne ressemble pas à une simple méprise. Leur principe était de confronter la personne à une version réelle de ce qu’elle hallucine, pour voir si elle savait faire la différence. Un patient voyait ainsi un homme vêtu d’une certaine manière à un endroit précis du jardin. On a alors placé à cet endroit un vrai homme, habillé de la même façon. Le patient s’est étonné : il a dit que quelqu’un d’autre se tenait maintenant dans le jardin. Mais il a refusé de conclure qu’il y avait désormais deux personnes, l’homme qu’il voyait auparavant et le vrai. Il distinguait donc bien les deux, sans que l’homme halluciné cesse de compter pour lui comme réel 1.
Ce cas rend l’hallucination difficile à ranger dans la catégorie de l’erreur. Si le patient prenait simplement une sensation pour une autre, il ne pourrait pas distinguer le vrai homme de l’homme halluciné. Ce n’est pas ce qu’on observe. Et s’il jugeait à tort qu’un homme se trouve dans le jardin, il en serait tout simplement convaincu. Son attitude est pourtant double : il fait la différence entre les deux, mais continue de tenir l’homme halluciné pour réel 1.
L’hallucination ne serait donc pas d’abord un raisonnement qui déraille, mais un décrochage entre ce que le corps fait apparaître et ce que le monde offre réellement. Merleau-Ponty a d’ailleurs étudié lui-même des expériences provoquées par la mescaline, une substance psychédélique 1 et des chercheurs contemporains reprennent aujourd’hui son cadre pour éclairer ce que vivent les personnes sous psilocybine 2.
Plus réel que la réalité : anatomie d’une expérience-limite
Se sentir à genoux alors qu’on est allongé sur un canapé : le récit semble erroné. Il l’est pourtant moins qu’il n’y paraît, si l’on regarde ce qu’il exprime.
Prenons un cas réel. Dans un texte de synthèse sur les expériences mystiques, les chercheurs Barrett et Griffiths reproduisent le récit d’un volontaire ayant reçu de la psilocybine lors d’une étude menée à l’université Johns Hopkins (États-Unis) 3. Allongé sur un canapé, il raconte s’être vu, dans son esprit, prendre la posture de la prière : à genoux, les mains jointes, incliné devant une présence qu’il ne voyait ni n’entendait mais qu’il éprouvait. Il n’avait pas peur. Il ressentait surtout un profond respect. Cette présence lui paraissait “plus réelle que n’importe quelle réalité que j’aie connue”. Il décrit ensuite un vide habité par un amour sans condition, où le temps et l’espace n’existaient plus.
Pris au pied de la lettre, ce récit est faux : l’homme n’a jamais quitté son canapé. Deux chercheurs de l’université de Copenhague (Danemark), Zinet Ritschel et Brady Wagoner, se sont posé la question à propos de ce même témoignage. Leur réponse s’appuie sur Merleau-Ponty. Pour le philosophe, ce qui nous protège de l’hallucination n’est pas d’abord notre raison, mais la distance à laquelle les choses se tiennent de nous. Dans la vie courante, les objets restent devant nous, à bonne distance. Dans l’hallucination, cette distance s’efface : les choses se rapprochent au point de sembler faire corps avec nous. Cette proximité intense avec le monde existe pourtant en chacun de nous. La vie de tous les jours la met simplement en sourdine 2.
Sous psilocybine, rien ne serait donc inventé de toutes pièces. Ce que la vie courante garde au second plan devient soudain très visible : le sentiment d’être relié à ce qui nous entoure, le sens que les choses ont pour nous. Et cela se produit au détriment d’autres éléments, comme la présence des objets de la pièce. S’agenouiller devant le mystère de l’existence ne serait alors pas une erreur de perception. Ce serait une façon de ressentir dans son corps le respect, un peu comme on baisse la voix ou l’on incline la tête en entrant dans une cathédrale. Merleau-Ponty observe d’ailleurs qu’un geste peut dépasser son sens premier pour exprimer autre chose 2.
Reste l’impression d’un état “plus réel que la réalité”, qui peut sembler la plus déroutante. Là encore, Merleau-Ponty offre une piste : une hallucination ne peut paraître réelle que parce que le réel nous apparaît déjà, au quotidien, par un mécanisme du même genre 2. C’est la foi perceptive dont il était question plus haut. Le sentiment qui nous fait tenir une table pour réelle serait le même que celui qui rend ce vide rempli d’amour si réel : seul le contenu change.
Un état passager, pas un symptôme
Il faut pourtant préciser ce que ce raisonnement permet de dire et ce qu’il laisse de côté. Le mot hallucination recouvre des réalités très différentes. L’analyse proposée ici porte sur une expérience précise : un état passager, provoqué par une substance, vécu dans le cadre d’une étude. Ritschel et Wagoner reconnaissent eux-mêmes qu’un tel état poserait problème s’il devenait durable, puisqu’il empêcherait la personne de mener ses projets du quotidien, comme remplir sa déclaration d’impôts 2. C’est parce que ces effets sont passagers qu’on peut ne pas y voir un trouble en soi.
Ce que décrit le volontaire peut donc se comprendre autrement que comme un symptôme : une expérience limitée dans le temps, où le monde est perçu sous un autre jour. Reste à savoir si cette façon différente de percevoir le monde peut être utile à celui qui la vit et pas seulement avoir du sens pour lui. C’est là qu’intervient une autre tradition philosophique.
Une autre philosophie, la même conclusion : l’innocence épistémique
Une croyance peut être fausse et pourtant rendre service. Une erreur ne se juge pas seulement à ce qu’elle coûte, mais aussi à ce qu’elle permet.
Cette seconde tradition part d’une inquiétude bien réelle. En 2015, dans un article du New Yorker, le journaliste Michael Pollan s’inquiétait de voir la thérapie psychédélique imposer aux malades en fin de vie une illusion réconfortante 4. L’objection est simple : si ce que ressentent ces patients ne correspond à rien de réel, on ne les soigne pas, on les berce.
Le philosophe Chris Letheby y répond avec un concept forgé par la philosophe Lisa Bortolotti, l’innocence épistémique. Le mot “épistémique” renvoie à la connaissance, à ce que l’on sait et à la façon dont on l’acquiert. Le concept, lui, s’inspire du droit : un acte normalement condamnable peut être excusé s’il était nécessaire pour éviter une catastrophe. Transposée à la connaissance, l’idée est qu’une façon de penser imparfaite peut être “innocentée” à deux conditions. Elle doit apporter un bénéfice réel pour la connaissance. Et aucune autre voie ne doit pouvoir apporter le même bénéfice à ce moment-là 4.
Le cas de BX : une illusion qui protège
Pour rendre cette idée concrète, Bortolotti s’appuie sur des cas cliniques. Prenons BX, un musicien devenu tétraplégique à la suite d’un accident de voiture. Sa compagne l’a ensuite quitté. Il développe alors ce qu’on nomme le syndrome d’Othello inversé : il se persuade que sa compagne lui est restée fidèle, qu’ils sont toujours ensemble et même mariés 4.
Sa croyance est fausse, mais on voit ce qu’elle lui épargne : affronter d’un seul coup toute la vérité, être à la fois tétraplégique et seul, avec une vie entière qui s’effondre. Or c’est en restant en contact avec son entourage que BX continue d’apprendre des choses, comme l’avancée de son traitement, le temps qu’il fait dehors ou ce qui se passe dans la vie locale. Il perd l’accès à la vérité sur sa relation, mais il garde l’accès à tout le reste. Et une vérité aussi écrasante ne lui aurait sans doute pas offert cet avantage, puisqu’elle l’aurait laissé incapable de rester en lien avec les autres 4.
Des délires protecteurs aux expériences psychédéliques
Letheby applique la même logique aux expériences psychédéliques. Même si l’on admet, par hypothèse, que ce que les patients ressentent ne correspond à rien de réel, la thérapie ne se réduit pas pour autant à une illusion confortable. Quand elle soulage une personne d’une anxiété liée à une maladie grave ou d’une dépendance à l’alcool, celle-ci se remet à fréquenter les autres, à s’intéresser à son environnement et donc à apprendre. Letheby rappelle d’ailleurs que des patients atteints d’une maladie grave ont vu leur anxiété et leur dépression diminuer de façon durable après une thérapie psychédélique 4.
Les deux philosophies partent ainsi de points opposés. La phénoménologie conteste que l’expérience soit une erreur, alors que l’épistémologie admet qu’elle puisse en être une mais refuse d’en conclure qu’elle ne vaut rien. Dans les deux cas, le mot “hallucinogène” ne suffit plus à trancher. Reste à voir jusqu’où cette défense de l’expérience peut aller, car ces deux lectures ne disent pas pour autant que tout se vaut.
Une expérience intense n’est pas une preuve
Montrer qu’une expérience n’est pas une simple erreur ne prouve pas qu’elle dit vrai. Comprendre un vécu n’est pas savoir ce qu’il en est du monde.
Ces deux lectures ont l’avantage de desserrer l’étau du mot “hallucinogène”, mais elles ont aussi leurs limites, que des philosophes n’ont pas manqué de relever. Le philosophe Sascha Benjamin Fink, de l’université de Magdebourg (Allemagne), répond ainsi à Letheby en faisant une distinction simple et utile entre connaître et comprendre 5. Connaître quelque chose suppose que ce soit vrai et qu’on puisse le justifier. Comprendre, c’est saisir ce qu’il faudrait pour que ce soit vrai, même si cela ne l’est pas : on peut très bien comprendre ce que signifierait une Terre plate sans y croire un instant.
Selon Fink, les substances psychédéliques favoriseraient surtout la compréhension. Elles peuvent ouvrir de nouvelles pistes ou faire voir autrement des idées que l’on connaissait déjà, sans dire pour autant si ces idées sont vraies. Cela vaut aussi dans l’autre sens : une croyance réconfortante mais fausse peut devenir plus solide encore, précisément parce qu’elle est désormais comprise et ressentie autant que crue 5. Une vieille illusion peut ainsi se faire passer pour une preuve nouvelle.
La conséquence est claire : une expérience intense, même bouleversante, ne prouve pas que ce qu’elle semble révéler soit exact. Le volontaire de Johns Hopkins a peut-être perçu le monde sous un autre jour. Mais l’impression que son expérience était plus réelle que la réalité ne suffit pas à établir ce qu’il en est de la réalité elle-même.
Letheby ne dit d’ailleurs pas autre chose. Il rappelle que les personnes sous psychédéliques gardent en général conscience que leur expérience a été provoquée par une substance. Cela n’empêche pas certaines d’entre elles d’y voir une véritable révélation sur la nature du monde, même si une expérience mystique, aussi intense soit-elle, n’y conduit pas forcément. Il souligne aussi que le risque n’est pas le même selon le cadre. D’après les travaux qu’il cite, le risque de psychose prolongée est très faible lorsque les substances sont administrées dans des conditions strictement contrôlées. Il est plus élevé en dehors de ces conditions 4.
Les deux traditions philosophiques permettent donc de dire qu’une hallucination psychédélique n’est pas, à elle seule, une raison de tenir l’expérience pour vaine. Elles ne permettent pas de dire qu’elle est vraie, ni qu’elle est sans risque. C’est ce qui donne tout son sens au discernement et à l’accompagnement de celles et ceux qui traversent ces expériences.
Ni erreur ni révélation
Le mot hallucinogène tranche trop vite : il classe l’expérience du côté de l’erreur avant de l’avoir regardée de près. Or halluciner ne revient pas à se tromper comme on se trompe de chemin. Une personne distingue souvent ce qu’elle vit de ce qui l’entoure. Ce qu’elle éprouve reste relié à sa manière de sentir le monde.
Une expérience peut aussi s’écarter du réel sans être vaine, dès lors qu’elle aide quelqu’un à renouer avec les autres et avec son environnement. Mais une expérience intense n’est pas pour autant une preuve. Ce qu’elle semble révéler reste à examiner. Une conviction réconfortante peut même se renforcer parce qu’elle est ressentie.
Entre le rejet et l’adhésion, la question la plus utile se trouve peut-être ailleurs. Que fait cette expérience à celui qui la traverse ? Que fait-il ensuite de ce qu’elle lui a montré ?
🧠 Hallucination psychédélique : quand “faux” ne veut pas dire “inutile”
Une vision peut s’écarter du réel sans être une simple erreur. Pourtant, l’intensité d’un vécu ne suffit pas à prouver ce qu’il semble révéler. L’enjeu se joue dans cet entre-deux, entre la méfiance que suscite le mot hallucinogène et l’enthousiasme qui prend une vision pour une preuve.
🤔 Le mot “hallucinogène” vous paraît-il rendre justice à ce que décrivent les personnes qui traversent ces expériences ?
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Sources :
- Romdenh-Romluc, Komarine. (2009). Merleau-Ponty’s Account of Hallucination
- Ritschel, Zinet et Wagoner, Brady. (2026). Embodied Transformation: Psychedelic Therapy Through the Lens of Merleau-Ponty’s Phenomenology
- Barrett, Frederick S. et Griffiths, Roland R. (2018). Classic Hallucinogens and Mystical Experiences: Phenomenology and Neural Correlates
- Letheby, Chris. (2016). The Philosophy of Psychedelic Transformation
- Fink, Sascha Benjamin. (2022). Psychedelics Favour Understanding Rather Than Knowledge
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