Cette thèse retrace l’évolution historique du rôle de l’expérience personnelle des psychédéliques par les chercheurs et les thérapeutes au Canada, depuis les pratiques d’auto-expérimentation des années 1960 jusqu’aux modèles contemporains d’apprentissage expérientiel. Au milieu du XXe siècle, l’auto-expérimentation est considérée par les psychiatres de la Saskatchewan comme une exigence éthique et clinique indispensable pour accompagner adéquatement les patients. Cependant, l’émergence des essais contrôlés randomisés (ECR) et les travaux menés par l’Addiction Research Foundation (ARF) en Ontario marginalisent cette pratique, la qualifiant de biais méthodologique et de tabou professionnel avant l’interdiction de ces substances dans les années 1970.
Dans le cadre de la renaissance psychédélique contemporaine, cette tension épistémologique ressurgit au sein des programmes canadiens de formation à la thérapie assistée par les psychédéliques, notamment ceux de TheraPsil, de l’Université d’Ottawa, de l’Université de l’Île de Vancouver et du Michener Institute. L’apprentissage expérientiel, qu’il implique la psilocybine, l’ayahuasca, la kétamine ou la respiration holotropique, est largement perçu comme un outil pédagogique central pour développer la présence thérapeutique, l’intelligence spirituelle et l’empathie clinique. Malgré cette conviction professionnelle et les témoignages anecdotiques, cette pratique demeure dans une position liminaire, contestée sur les plans éthique, réglementaire et scientifique en raison de l’absence de preuves empiriques standardisées attestant de son impact direct sur les résultats cliniques.
Cette recherche vise à analyser comment l’expérience directe des psychédéliques est légitimée, marginalisée puis reconfigurée au Canada entre 1960 et 2024. Elle examine la transition historique entre l’auto-expérimentation psychiatrique du milieu du XXe siècle et les modules contemporains d’apprentissage expérientiel en formation clinique.
L’étude cherche également à évaluer les tensions éthiques, juridiques et épistémologiques contemporaines, en particulier la conciliation entre l’exigence d’objectivité biomédicale et la valeur clinique accordée au savoir expérientiel et culturel dans la pratique thérapeutique.
- Analyse archivistique : Dépouillement des archives de la Division de recherche de l’Addiction Research Foundation (ARF Substudies) conservées aux archives de l’Association canadienne pour la santé mentale à Toronto, ainsi que de la collection orthomoléculaire d’Abram Hoffer.
- Entretiens d’histoire orale : Réalisation d’entretiens semi-structurés avec des membres fondateurs et dirigeants de programmes contemporains de formation canadienne, notamment le Dr Bruce Tobin (fondateur de TheraPsil) et la Dre Emma Hapke (co-fondatrice du programme au Michener Institute / UHN).
- Analyse documentaire et médiatique : Examen approfondi des déclarations publiques, programmes de cours, documents d’exemption au titre de l’article 56 de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances (LRDS), dossiers réglementaires de Santé Canada, balados et communiqués institutionnels.
- Cadre théorique et historiographique : Application des concepts d’histoire des sciences et de l’approche critique de l’expérience comme preuve historique développée par Joan Scott.
- Continuité épistémologique : L’apprentissage expérientiel moderne constitue une réactivation et une reconfiguration directe de l’auto-expérimentation des années 1950 et 1960, plutôt qu’une pure innovation contemporaine.
- Évolution du conflit ARF-Saskatchewan : Les divergences historiques entre les chercheurs de la Saskatchewan (prônant l’expérience directe pour modéliser le soin) et ceux de l’Ontario (privilégiant les protocoles objectifs standardisés en ECR sans soutien relationnel) définissent encore les débats actuels sur la neutralité scientifique.
- Pratiques contemporaines d’exemption : L’utilisation initiale de l’article 56 de la LRDS en 2020 a permis à des thérapeutes de consommer légalement de la psilocybine à des fins de formation, mais le refus ultérieur de Santé Canada de renouveler ces autorisations a contraint les organismes à se tourner vers des essais cliniques (ex. PsilWell) ou des alternatives non contrôlées.
- Recours à des modalités alternatives : L’adoption de la kétamine et de la respiration holotropique a servi de stratégie pour contourner les blocages juridiques liés aux psychédéliques classiques, tout en cherchant à induire des états de conscience non ordinaires analogues.
- Persistance du dilemme éthique et professionnel : Bien que les éducateurs considèrent l’expérience vécue comme indispensable pour créer une relation thérapeutique sécurisante, ils maintiennent une retenue stratégique quant à l’auto-divulgation publique de leurs propres expériences, par crainte d’accusations de perte d’objectivité scientifique ou de dérive sectaire.
Cette étude met en évidence le statut profondément précaire de l’autorité expérientielle dans la professionnalisation actuelle de la thérapie psychédélique. Alors que les substances psychédéliques doivent répondre aux exigences d’objectivité et de standardisation de la biomédecine moderne, le modèle de soin repose intrinsèquement sur des compétences relationnelles, subjectives et culturelles que les partisans jugent impossibles à acquérir uniquement par la théorie.
Sur le plan politique et institutionnel, ces constats soulignent l’urgence d’établir des cadres réglementaires cohérents et des recherches empiriques rigoureuses afin d’évaluer si l’apprentissage expérientiel améliore véritablement les compétences des cliniciens et les résultats thérapeutiques des patients, tout en gérant les risques inhérents aux relations duelles et aux biais d’enthousiasme.
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