Aller au contenu
Femme de profil tenant dans sa main des photographies lumineuses et flottantes, évoquant la fragilité et la reconstruction des souvenirs traumatiques en thérapie psychédélique.

Lorsqu’un patient s’engage dans un traitement à la psilocybine ou au MDMA, il peut revivre une scène d’enfance avec une intensité sensorielle et émotionnelle qu’il n’avait jamais connue auparavant. Des visages, des odeurs, des sensations corporelles précises remontent à la surface. Il est convaincu de se souvenir. Mais se souvient-il vraiment, ou son cerveau, rendu particulièrement malléable par la substance, reconstruit-il une histoire cohérente à partir de fragments épars ? La question est d’autant plus pressante lorsque les contenus évoqués impliquent des tiers, comme dans les cas d’abus ou de violence. Pourtant, les protocoles cliniques actuels et la science de la mémoire convergent vers un constat qui bouscule les certitudes : chercher à trancher entre “vrai” et “faux” souvenir n’est peut-être pas la bonne priorité. Sur quoi, alors, le clinicien doit-il fonder sa pratique ?

La mémoire n’a jamais été un enregistrement fidèle

Avant même d’aborder les psychédéliques, un fait fondamental s’impose : la mémoire humaine ne fonctionne pas comme une caméra. Elle reconstruit, elle interprète et elle se trompe, même en l’absence de toute substance.

Ce que la science de la mémoire traumatique nous apprend sur l’objectivité des souvenirs

Le trouble de stress post-traumatique (TSPT) est, à sa racine, un trouble de la mémoire. Les patients qui en souffrent ne revivent pas leur traumatisme comme un événement passé : ils le revivent, de manière fragmentée et envahissante, comme s’il se produisait dans le présent. Ce constat révèle quelque chose d’essentiel : un souvenir traumatique n’est pas une trace stable et figée.

C’est ce que les neurosciences appellent un engramme, c’est-à-dire un assemblage dynamique de réseaux neuronaux servant de support à une mémoire. Imaginez-le comme le récit d’un témoin qui, à force de le raconter, finit par incorporer les réactions de son auditoire dans sa propre version des faits, sans jamais s’en apercevoir. Selon les travaux de Szabolcs Kéri, chercheur à l’Université de technologie et d’économie de Budapest, publiés dans la revue Life en 2022, cet engramme se consolide, se déstabilise et se modifie au fil du temps et des contextes dans lesquels il est réactivé 1. La mémoire n’est pas une archive consultable à volonté : c’est un processus vivant, sensible au contexte émotionnel et aux interactions au moment du rappel.

Le débat autour des faux souvenirs ne date pas d’hier. Il a éclaté dans les années 1990, lorsque des patients en psychothérapie conventionnelle rapportaient soudainement des souvenirs d’abus survenus dans l’enfance, sans en avoir jamais eu conscience auparavant. Le psychologue Kenneth Pope, dans une analyse publiée dans American Psychologist en 1996, a documenté deux réalités simultanées : il est possible de récupérer des souvenirs authentiques longtemps refoulés, et il est tout aussi possible de produire des souvenirs d’événements qui ne se sont jamais produits 2. Ces deux phénomènes coexistent. Aucun outil clinique ne permet, à ce jour, de les distinguer avec certitude sur la seule base du récit du patient.

Ce constat, établi hors tout contexte psychédélique, prend une dimension supplémentaire dans les thérapies assistées, où la suggestibilité du patient, c’est-à-dire sa tendance à intégrer des suggestions extérieures comme siennes, est documentée comme significativement plus élevée qu’en état de conscience ordinaire 3. Ce n’est pas une raison de disqualifier les contenus mémoriels qui émergent pendant ces traitements. C’est une raison d’affiner la posture clinique qui les accueille.

Les psychédéliques rendent-ils le cerveau plus crédule ?

La suggestibilité induite par les psychédéliques est un résultat répliqué dans la littérature scientifique. Elle n’est ni un détail anecdotique ni une curiosité de laboratoire : elle transforme en profondeur la relation entre le patient, ses souvenirs et la personne qui l’accompagne.

Ce que les études mesurent concrètement

La suggestibilité psychédélique désigne l’état dans lequel l’influence de l’entourage et du contexte devient prédominante, au point que des idées proposées de l’extérieur peuvent être intégrées par le patient comme s’il s’agissait de ses propres pensées. Ce n’est pas de la crédulité naïve : c’est un effet documenté, reproductible et lié à des mécanismes neurobiologiques précis.

Les recherches compilées par Glatman Zaretsky et ses collègues dans la revue Current Neuropharmacology en 2023 confirment que cette suggestibilité est un résultat répliqué 4. Une étude sur le LSD a montré que la substance augmentait l’adhésion aux opinions d’un groupe de contrôle, mais uniquement lorsque ces opinions étaient proches de celles du participant 4. Les psychédéliques n’effacent pas le jugement : ils l’assouplissent, comme un filtre qui se relâche sans disparaître totalement. Cette perméabilité est à double tranchant : elle peut renforcer l’effet thérapeutique, mais elle crée aussi un risque réel, celui que des faux souvenirs ou des croyances erronées se forment et se consolident par le même mécanisme 4.

Par ailleurs, les psychédéliques produisent des altérations transitoires et dose-dépendantes de la mémoire de travail et de la mémoire autobiographique 4. Ces altérations se résorbent d’elles-mêmes. Mais pendant l’expérience, la capacité du patient à distinguer un souvenir d’une construction mentale est structurellement réduite. Ce n’est pas un échec du traitement : c’est une caractéristique inhérente à l’état modifié de conscience, dont le thérapeute doit tenir compte plutôt que d’espérer la contourner. Car c’est précisément lui, le thérapeute, qui représente la principale influence extérieure dans la salle de soin.

Les protocoles des essais cliniques de phase 3 du traitement assisté au MDMA, décrits par O’Donnell et ses collègues dans Frontiers in Psychology en 2024, ont documenté ce risque sous le nom de “priming thérapeutique” : les mots, attitudes et cadres conceptuels du thérapeute peuvent façonner le contenu de l’expérience du patient, parfois à son insu 5. Le concept de set and setting, l’ensemble formé par l’état d’esprit du patient et l’environnement du traitement, illustre cette réalité : la présence du thérapeute, sa posture physique, ses silences et ses interventions verbales constituent un environnement actif, non un décor neutre 4. Pour comprendre pourquoi cette influence est si difficile à neutraliser, il faut examiner ce qui se passe précisément dans le cerveau du patient lorsqu’un souvenir refait surface sous psychédéliques.

Le thérapeute ne vérifie pas, il accompagne

Sous psychédéliques, l’engramme traumatique entre dans un état de plasticité prononcée. C’est précisément ce qui rend le traitement efficace. C’est aussi ce qui rend toute prétention à la vérification factuelle d’un souvenir récupéré structurellement illusoire.

La reconsolidation mémorielle : lire un document en cours d’édition

La neurobiologie apporte ici une réponse claire : non seulement la vérification est impossible en pratique, mais elle est impossible par nature. En voici la raison.

Lorsqu’un souvenir est rappelé à la conscience, il entre temporairement dans un état labile, c’est-à-dire un état instable pendant lequel il peut être modifié avant de se reconsolider. Selon Szabolcs Kéri, c’est pendant cette fenêtre que la substance, combinée à l’accompagnement thérapeutique, modifie le contenu émotionnel du souvenir 1. Le MDMA administré pendant la phase de reconsolidation a réduit la peur conditionnée dans des modèles animaux ; le même effet a été observé avec la DMT, molécule active de l’ayahuasca 1.

Allison Feduccia et Michael Mithoefer, dans Progress in Neuropsychopharmacology & Biological Psychiatry en 2018, ont précisé ce mécanisme : sous MDMA, une forte erreur de prédiction est générée par l’état neurochimique unique de la substance, c’est-à-dire un décalage entre ce que le cerveau attendait et ce qu’il perçoit 6. Ce décalage induit l’état malléable de l’engramme. C’est le décalage lui-même qui est thérapeutique, non la précision du souvenir récupéré. Le contenu mémoriel qui émerge pendant l’expérience n’est donc pas une lecture brute du passé : c’est déjà une version en cours de réécriture. Chercher à en extraire une vérité factuelle, c’est chercher à lire un document pendant qu’il est en cours d’édition.

Le cadre narratif et la posture non-directive comme réponses cliniques

Face à cette impossibilité structurelle, les protocoles cliniques ont opéré un déplacement : du contrôle factuel vers la gestion éthique de la signification. Le contenu mémoriel est traité non comme un fait à vérifier, mais comme un récit porteur de sens pour le patient.

Deux cas cliniques réels, documentés dans une étude qualitative, illustrent ce principe avec précision.

Jarrett Robert Rose, chercheur à l’Université polytechnique de l’État de New York (SUNY), documente cette approche dans le Journal of Psychedelic Studies en 2024 à travers deux cas cliniques de traitement à la psilocybine 2. Annie n’avait aucun souvenir d’un abus subi dans l’enfance avant son expérience. Carrie n’en avait qu’une trace vague et fragmentaire. Dans les deux cas, la véracité factuelle des souvenirs récupérés est invérifiable. Pourtant, Rose souligne que des souvenirs “abstraits, symboliques, métaphoriques, difficiles à discerner, invérifiables ou simplement faux” peuvent avoir une efficacité thérapeutique importante 2. Annie a pu, pour la première fois, comprendre sa relation douloureuse avec son corps et se traiter avec compassion. Carrie a retrouvé la capacité de ressentir des émotions dont elle se croyait définitivement coupée. Sa thérapeute habituelle avait observé en quelques séances des changements qu’elles n’avaient pas réussi à produire en années de suivi conventionnel 2. Ce qui guérit, ce n’est pas la vérité factuelle du souvenir : c’est la nouvelle relation que le patient établit avec son histoire.

Cette priorité donnée à la signification implique une posture clinique précise, codifiée dans les protocoles de phase 3 sous le nom d’approche “inner-directed”, approche “guidée par la dynamique intérieure du patient”. Selon O’Donnell et al. dans Frontiers in Psychology en 2024, le rôle du thérapeute n’est pas de diriger le changement, mais de fournir les “conditions facilitatrices” qui soutiennent le processus d’autoguérison du patient 5. Un thérapeute qui oriente le contenu de l’expérience ou qui réagit avec plus d’intensité à certains contenus mémoriels devient une source de contamination que la suggestibilité accrue rend particulièrement dangereuse. La posture non-directive n’est pas une passivité : c’est un protocole de protection active contre la co-construction inconsciente d’un faux souvenir 5.

Ce que le thérapeute doit, concrètement, garantir

La question des faux souvenirs en thérapie psychédélique n’est pas sans réponse. Elle appelle simplement une réponse différente de celle qu’on attendrait spontanément : non pas la vérification de ce qui s’est passé, mais la garantie de la qualité de ce qui se passe dans la salle de soin.

Aucun outil ne permet, à ce jour, de distinguer avec certitude un souvenir authentique d’un souvenir construit sous psychédéliques. Cette impossibilité n’est pas un aveu d’impuissance. C’est un point de départ pour une pratique clinique plus lucide.

Ce que le thérapeute peut et doit garantir se situe ailleurs. Il garantit d’abord la sécurité psychologique de l’espace thérapeutique, fondement de l’alliance thérapeutique, particulièrement chez des patients dont la capacité de confiance a elle-même été endommagée par le traumatisme 5. Il garantit ensuite sa propre neutralité de contenu, en adoptant une posture non-directive et en restant vigilant à ne pas orienter ce que le patient produit ou interprète. Il garantit enfin la qualité de l’intégration du souvenir récupéré : c’est dans les séances qui suivent l’expérience psychédélique que se joue la reconsolidation adaptative, celle qui permet au contenu mémoriel, vrai, faux ou symbolique, de s’inscrire dans une autobiographie plus cohérente et moins douloureuse. Pour le patient, c’est souvent dans cet espace d’intégration, et non pendant l’expérience elle-même, que le changement durable prend racine.

La question des faux souvenirs restera ouverte, et c’est sa forme normale. Ce qui change, c’est la prise de conscience que cette question est moins une menace pour la thérapie qu’un rappel de ses responsabilités. Le défi des années à venir sera de former des thérapeutes qui sachent non pas comment vérifier un souvenir, mais comment l’accueillir avec la rigueur et l’humanité que le patient mérite.


🧠 Faux souvenirs et psychédéliques : et dans la pratique clinique, comment ça se passe ?

La suggestibilité accrue sous psychédéliques pose des questions concrètes que les thérapeutes, les patients et leurs proches méritent d’aborder ouvertement. La science avance, les protocoles s’affinent, mais les zones d’ombre restent réelles.

💬 Vous êtes thérapeute, patient ou simplement curieux de ce sujet : comment percevez-vous cette tension entre signification et véracité dans le soin psychédélique ?

✍️ Partagez vos impressions en commentaire ! Vos témoignages et doutes sont précieux.


  1. Kéri, S. (2022). Trauma and Remembering: From Neuronal Circuits to Molecules. Life, 12, 1707.
  2. Rose, J.R. (2024). Memory, trauma, and self: Remembering and recovering from sexual abuse in psychedelic-assisted therapy. Journal of Psychedelic Studies, 8(3), 336-348.
  3. Dupuis, D. (2021). Psychedelics as Tools for Belief Transmission. Set, Setting, Suggestibility, and Persuasion in the Ritual Use of Hallucinogens. Frontiers in Psychology, 12, 730031.
  4. Glatman Zaretsky, M. et al. (2023). The Psychedelic Future of Post-Traumatic Stress Disorder Treatment. Current Neuropharmacology, 22(4), 636-735.
  5. O’Donnell, K.C. et al. (2024). The conceptual framework for the therapeutic approach used in phase 3 trials of MDMA-assisted therapy for PTSD. Frontiers in Psychology, 15, 1427531.
  6. Feduccia, A.A., & Mithoefer, M.C. (2018). MDMA-assisted psychotherapy for PTSD: Are memory reconsolidation and fear extinction underlying mechanisms? Progress in Neuropsychopharmacology & Biological Psychiatry, 84, 221-228.
0 0 votes
Évaluez l'article
S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Retour en haut
Rechercher