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Psychédélique(s) étudié(s) : Ayahuasca, DMT
Publiée le 17 avril 2026
Type : Recherche originale
Auteurs : José Carlos Bouso, Óscar Andión, Jordi Cantillo, Irene Pérez, Magí Farré, Jordi E. Obiols, Débora González
Résumé :

Le paradigme de la “Santé Mentale Mondiale Symétrique” (Sym-GMH) propose une intégration réciproque entre les systèmes médicaux traditionnels et occidentaux. Cette étude prospective et longitudinale évalue les résultats psychologiques de 264 participants occidentaux ayant participé à des retraites d’ayahuasca dirigées par les Shipibo au Temple of the Way of Light, dans l’Amazonie péruvienne. Sur une période de 12 mois, les participants remplissent des évaluations de la personnalité (NEO-FFI), de la qualité de vie (WHOQOL-BREF), du décentrage (EQ-Decentering) et des symptômes psychiatriques (SA-45).

Les résultats révèlent des réductions significatives du Névrosisme et de l’Ouverture à l’Expérience, ainsi qu’une augmentation de l’Extraversion, sans changement significatif pour l’Amabilité et la Conscienciosité. La qualité de vie s’améliore dans tous les domaines mesurés, et les capacités de décentrage augmentent de manière significative avec des tailles d’effet modérées à élevées. La plupart des participants (91,7 %) rapportent des bénéfices à long terme, principalement en matière de bien-être spirituel, de santé mentale et de croissance personnelle. Les effets indésirables sont minimes (2,3 %). Malgré une fréquence plus élevée de consommation de substances le mois précédent l’étude, l’augmentation de la prévalence n’est observée que pour le tabac. L’extraversion à la base prédit des améliorations dans tous les domaines de la qualité de vie. De manière notable, une détresse psychologique de base plus élevée est associée à un névrosisme plus élevé et à un décentrage plus faible, ce qui suggère que l’amélioration du décentrage peut agir comme un facteur de résilience. Ces découvertes indiquent que les pratiques traditionnelles amazoniennes, lorsqu’elles sont préservées contextuellement et appliquées de manière éthique, peuvent apporter des contributions significatives à la santé mentale des populations occidentales. L’étude soutient l’intégration des systèmes traditionnels dans les cadres mondiaux de santé mentale, plaidant pour un échange non extractif, culturellement respectueux et fondé sur des preuves entre les paradigmes de guérison.

Objectif :

L’étude vise à évaluer les résultats psychologiques d’une cohorte de 264 participants occidentaux ayant suivi des retraites d’ayahuasca dirigées par des guérisseurs traditionnels Shipibo dans l’Amazonie péruvienne. L’objectif principal est de mesurer les changements durables dans la personnalité et la qualité de vie de ces participants sur une période de 12 mois.

L’étude s’attache également à examiner l’impact de ces pratiques sur les capacités de décentrage et les symptômes psychiatriques, tout en identifiant les facteurs prédictifs des améliorations observées et en évaluant la fréquence des effets indésirables et les motivations derrière la participation aux retraites.

Méthodologie :
  • Échantillon de l’étude : L’étude est menée auprès d’un sous-échantillon de 264 participants occidentaux provenant d’une base de données d’individus ayant fréquenté le Temple of the Way of Light, un centre de retraite d’ayahuasca au Pérou, entre 2015 et 2017.
  • Critères d’inclusion : Les participants doivent être âgés d’au moins 18 ans, ne pas avoir d’antécédents de troubles psychiatriques cliniques (psychose, dépersonnalisation, manie), ne pas prendre certains médicaments (ex : IMAO ou ISRS), ne pas avoir de problèmes cardiaques, d’hypertension artérielle chronique ou être enceinte.
  • Cadre de l’étude : Les retraites se déroulent au Temple of the Way of Light, un centre de guérison chamanique traditionnel par les plantes situé dans la forêt amazonienne péruvienne, avec la participation de guérisseurs Shipibo masculins et féminins. Les participants sont également exposés à des pratiques spirituelles occidentales comme le yoga, la méditation et le conseil psychologique.
  • Déroulement des cérémonies : Les cérémonies suivent le style traditionnel Shipibo, se déroulant la nuit, dans le silence et l’obscurité, avec des chants traditionnels (“icaros”) entonnés par les guérisseurs.
  • Instruments de mesure : L’étude utilise le NEO Five-Factor Inventory (NEO-FFI) pour la personnalité, le Symptom Assessment-45 Questionnaire (SA-45) pour les symptômes psychiatriques, l’EQ-Decentering pour les capacités de décentrage et le WHO Quality of Life-BREF (WHOQOL-BREF) pour la qualité de vie.
  • Procédure de collecte de données : Après avoir signé un consentement éclairé, les participants remplissent des questionnaires 15 jours avant la retraite (T0) et 12 mois après (T12). Des informations sur l’utilisation de substances psychoactives au cours de la vie et récente, ainsi que les motivations à participer à la retraite, sont également recueillies.
  • Analyse des substances : Deux lots d’ayahuasca préparés par les maestros Shipibo sont collectés et analysés par chromatographie liquide-spectrométrie de masse (LC-MS), révélant la présence de DMT, d’harmine, d’harmaline et de tétrahydroharmine.
  • Analyses statistiques : Les scores bruts du SA-45 sont transformés en scores T standardisés, et les scores du NEO-FFI sont recodés en catégories “Faible”, “Moyen” et “Élevé”. Des analyses descriptives, des t-tests appariés, des tests de Stuart-Maxwell, des tests du chi-carré, des coefficients de corrélation de Pearson et des analyses de régression linéaire multivariée sont utilisés. Les tailles d’effet (d de Cohen) sont également calculées. Toutes les analyses sont effectuées avec le logiciel R (version 4.5.2).
Résultats principaux :
  • Caractéristiques des participants : L’âge moyen des participants est de 40,96 ans (ET = 11,18), avec 50,4 % de femmes. L’échantillon est principalement composé d’individus des États-Unis (45,5 %), du Canada (14,8 %), du Royaume-Uni (9,8 %) et de l’Australie (9,8 %). La majorité (85,2 %) possède un diplôme universitaire ou supérieur, et 65,2 % sont employés.
  • Problèmes psychologiques préexistants : Une forte prévalence de problèmes psychologiques auto-déclarés est observée avant la retraite, incluant la dépression (27,3 %), l’anxiété (33,7 %), le deuil (12,5 %), le trouble de stress post-traumatique (6,1 %) et la dépendance aux drogues (3,8 %). Seuls 45,3 % des participants ont reçu un diagnostic psychologique formel.
  • Consommation de substances : 76,9 % des participants ont consommé des drogues au cours du mois précédent la retraite, et 20,1 % au cours de l’année précédente. L’alcool est la substance la plus fréquemment utilisée (61,4 % le mois précédent), suivi du tabac (29,2 %) et du cannabis (32,6 %). La consommation de substances illicites est nettement inférieure. 67,4 % des participants n’ont jamais consommé d’ayahuasca auparavant.
  • Motivations pour l’ayahuasca : Les principales motivations pour la consommation d’ayahuasca sont la croissance spirituelle (47,0 %), le développement personnel (28,0 %) et les objectifs thérapeutiques (22,0 %). L’usage récréatif ou l’évasion ne sont pas cités comme motivations principales.
  • Changements de personnalité (NEO-FFI) : Des réductions significatives sont observées pour le Névrosisme (d de Cohen = 0,41) et l’Ouverture à l’Expérience (d de Cohen = 0,18), ainsi qu’une augmentation de l’Extraversion (d de Cohen = 0,14). Aucun changement significatif n’est noté pour l’Amabilité et la Conscienciosité. En recodant les scores, la proportion de participants dans la catégorie “Élevée” pour le Névrosisme diminue de 39,77 % à 28,57 %, tandis que la catégorie “Faible” augmente de 23,94 % à 39,00 %.
  • Amélioration de la qualité de vie (WHOQOL-BREF) : Des améliorations significatives sont rapportées dans tous les domaines de la qualité de vie : Santé physique (d de Cohen = 0,62), Santé psychologique (d de Cohen = 0,78), Relations sociales (d de Cohen = 0,71) et Environnement (d de Cohen = 0,50).
  • Augmentation du décentrage (EQ-Decentering) : Les capacités de décentrage augmentent significativement, avec une taille d’effet élevée (d de Cohen = 0,87).
  • Bénéfices à long terme et effets indésirables : 91,7 % des participants rapportent des bénéfices à long terme, principalement en matière de bien-être spirituel (80,3 %), de croissance personnelle (76,1 %), de santé mentale (71,6 %), de relations sociales (53,8 %), de style de vie (48,9 %) et de santé physique (37,1 %). Seulement 2,3 % des répondants (n = 6) signalent des effets indésirables à long terme, principalement liés à la santé mentale (1,5 %) et aux relations sociales (1,5 %). Aucun effet indésirable lié à la santé physique n’est rapporté.
  • Changements dans la consommation de drogues (suivi à 12 mois) : Une augmentation “quasi-significative” de la consommation de “toutes substances” est observée (de 76,89 % à 82,53 %). Une augmentation de la consommation de tabac le mois précédent est notée (de 29,17 % à 38,26 %). Pour l’alcool, le cannabis, la cocaïne, les amphétamines, les méthamphétamines et les champignons, les proportions de “non-usage” augmentent.
Implications cliniques :

L’étude apporte un soutien empirique solide au concept de “Santé Mentale Mondiale Symétrique” (Sym-GMH), démontrant que les pratiques de guérison traditionnelles Shipibo, lorsqu’elles sont intégrées et administrées dans un cadre contrôlé et éthique, peuvent induire des changements significatifs et durables dans la personnalité (notamment une réduction du Névrosisme), la qualité de vie et les capacités de décentrage chez les participants occidentaux sur une période de 12 mois.

Ces résultats valident fortement l’idée que les systèmes médicaux traditionnels peuvent apporter des contributions significatives à la santé mentale mondiale, non pas par une “extraction colonialiste”, mais par un échange équitable, fondé sur des preuves et respectueux de l’intégrité culturelle. Le succès notable en termes de changements de personnalité et de bénéfices perçus à long terme soulève des questions cruciales concernant la standardisation actuelle des soins psychédéliques. Il est suggéré que l’efficacité thérapeutique ne devrait pas être mesurée uniquement par des essais cliniques randomisés et en aveugle, mais que les fortes attentes et les cadres communautaires structurés inhérents à la médecine traditionnelle sont tout aussi, voire plus, pertinents pour générer un changement psychologique durable.

Dans un contexte de mouvement croissant vers la médicalisation des psychédéliques dans des environnements strictement biomédicaux, et la poursuite simultanée des cérémonies communautaires traditionnelles, un dialogue authentique entre la science biomédicale et l’approche communautaire est urgemment nécessaire. Les découvertes de l’étude soulignent la nécessité d’explorer diverses modalités pour répondre aux besoins de guérison de différentes populations. La recherche future doit donc combiner des approches naturalistes et des essais cliniques pour comprendre pleinement les mécanismes du changement induit par les psychédéliques, en garantissant que les méthodologies respectent l’intégrité culturelle tout en fournissant une évaluation scientifique rigoureuse. L’étude invite les politiques de santé à reconnaître et à faciliter cette convergence nécessaire, assurant un accès équitable aux pratiques de guérison dans divers contextes, tout en tenant compte des risques de colonialisme, d’extractivisme et d’appropriation culturelle.

La synthèse de cette publication académique peut présenter des erreurs. Envisagez de vérifier ses informations en consultant la publication complète.

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